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samedi 26 novembre 2022

"Brassaï de la nuit", par Patrick Modiano


A la demande de Reporters sans frontières, Patrick Modiano a accepté de donner un texte pour le bel album consacré par l'organisation de défense de la liberté de la presse au photographe Brassaï (1899-1984), maître incontesté des lumières de la nuit et inlassable arpenteur de Paris. 

Ce texte, intitulé "Brassaï de la nuit", court sur six pages, en avant-propos d'un portfolio de 100 photographies séquencé en sept chapitres (Jour et nuit, Soirées, Canaille, Petits métiers, Artistes de sa vie, Surréel et Sans frontières).

Pour l'essentiel, cet avant-propos reprend le texte du livre Paris Tendresse, cosigné par Modiano et Brassaï, et publié aux éditions Hoëbeke en 1990. L'écrivain a simplement raccourci son texte, modifié quelques détails, et ajouté trois paragraphes dans lesquels il compare notamment la démarche de Brassaï et celles de Nicolas Restif de la Bretonne et de Gérard de Nerval.

Le début de l'avant-propos est le même que celui de Paris Tendresse : «Je n’ai rencontré Brassaï qu’une seule fois, chez un ami, Roger Grenier. Il m’a parlé de la manière dont il prenait ses photos, la nuit, à Paris, dans les années trente. Il lui arrivait de cacher son appareil quand il photographiait les mauvais lieux et les mauvais garçons. Ceux-ci avaient fini par l’adopter. Ils n’avaient rien à craindre, Brassaï n’était pas un indic, mais un poète qui, comme Genet, transmettrait très loin dans le temps leurs visages et les lumières noires et blanches de Paris. »

Publié en novembre 2022, l'album de Reporters sans frontières comporte également d'autres textes sur Brassaï, des contributions inédites de Laure Adler (journaliste), Dimitri Beck (directeur de la photographie), Denis Cosnard (journaliste), C215 (artiste), Sophie Jacotot (historienne), José Lebrero Stals (directeur du Musée Picasso à Málaga) et Philippe Ribeyrolles (neveu et filleul de Brassaï).

samedi 25 janvier 2020

Une nouvelle édition de Paris de ma jeunesse, de Pierre Le-Tan

Une nouvelle édition de Paris de mon enfance, enrichie par Pierre Le-Tan peu avant sa mort, vient de paraître, avec la préface initiale de Patrick Modiano. Ce livre prouve que l’illustrateur était aussi un véritable écrivain. 

Jacques Sermagne n’a pas laissé de trace indélébile dans l’histoire du cinéma. Il faut donc croire Pierre Le-Tan sur parole quand il raconte avoir travaillé avec ce metteur en scène et cherché pour lui des lieux de tournage en perspective d’un film inabouti. 

« Vous voyez les villes dans lesquelles se déroulent nos rêves ?, lui avait demandé Sermagne. Tout y est précis, beaucoup plus intense que dans la réalité. Et pourtant elles disparaissent en quelques secondes, dès le réveil… Comme une ­statue de bois finement sculptée, mais rongée par les vers, il suffit d’y toucher et elle se désintègre. » Sur la pellicule, il voulait fixer « juste l’instant d’avant ».

Depuis, Sermagne a disparu, parti « s’installer à Cancun » selon les uns, « se faire soigner dans le Jura » selon d’autres. Pierre Le-Tan s’est, lui, définitivement éclipsé le 17 septembre, à 69 ans. Le jour même, à l’hôpital, il avait corrigé les épreuves de ce Paris de ma jeunesse dans lequel il tente justement de fixer « l’instant d’avant ». D’avant qu’une banque ne remplace L’Alcyon, « un salon de thé aux rideaux tirés qui m’avait tant intrigué quand j’étais petit ». D’avant que Martine Carol, Jacques Fath, l’empereur Bao Dai et tant d’autres ne sombrent dans l’oubli. D’avant que sa jeunesse n’ait tout à fait filé.

En 1988, Pierre Le-Tan avait publié une première version de ce livre merveilleux, avec une préface de son ami Patrick Modiano. Il y mélangeait souvenirs véridiques et anecdotes inventées. 

Trente ans plus tard, il a souhaité ­l’enrichir d’une douzaine de textes et d’autant de dessins. Uniquement des souvenirs, cette fois-ci, assure-t-il. C’est ainsi que resurgit, parmi d’autres, Jacques Sermagne. A côté du chapitre qui lui est consacré, Le-Tan a dessiné un coin de rue, une boutique aux stores baissés, et un passant qui s’éloigne. De Sermagne, on n’aperçoit que l’imperméable.

A la mort de Pierre Le-Tan, ses admirateurs ont célébré l’élégance et l’humour discret de ses dessins hachurés, avec leurs promeneurs solitaires et parfois la queue d’un chat. La publication de cette nouvelle version de Paris de ma jeunesse montre combien l’illustrateur était aussi un véritable écrivain. Les textes réunis ici constituent de petits ­bijoux de finesse. Plus que jamais, Le-Tan y apparaît comme un très habile « farceur mélancolique », selon la formule de l’écrivain Jean-Jacques Schuhl, un autre de ses amis.

A l’époque où ils avaient ­imaginé ensemble deux ouvrages, Memory Lane et Poupée blonde, Patrick Modiano avait incité Pierre Le-Tan à supprimer adjectifs et adverbes dans les légendes de ses images. Leçon retenue. Dans les phrases comme les ­dessins ne subsiste que l’essentiel : une atmosphère volontairement « précise et vaporeuse », d’où émergent d’attachantes silhouettes esquissées en quelques mots, quelques traits de plume à l’encre de Chine. Le jardin de l’hôtel Matignon est par exemple résumé d’une formule : « On disait qu’une espèce d’oiseaux avait survécu là alors qu’elle n’existait plus ailleurs. » Délicat message transmis à Edouard Philippe. Et à ­Jacques Sermagne, au cas où il voudrait y tourner son film.

Denis Cosnard

mercredi 1 janvier 2020

"J'ai rencontré Pierre Le-Tan pour la première fois en novembre 1978"


A l'occasion de la mort de Pierre Le-Tan, le 17 septembre 2019, Patrick Modiano a rédigé, comme d'autres amis du dessinateur, un texte en hommage au disparu. Il ont été rassemblés en un livret illustré de dessins de Le-Tan, et lus lors de ses obsèques au cimetière du Père-Lachaise, le mardi 24 septembre 2019. 

Dans son texte, Patrick Modiano retrace l'histoire de leur amitié. "J'ai rencontré Pierre Le-Tan pour la première fois en novembre 1978", commence-t-il : "Il m'avait écrit, de sa belle écriture fine, une lettre sur un élégant papier bleu." La lettre évoquait les relations passées entre le père de Le-Tan et les parents de Modiano, durant la guerre. 

Puis l'écrivain revient sur les longues promenades effectuées ensemble dans Paris, et leurs livres communs Memory Lane et Poupée Blonde. "Pendant un temps, la vie nous éloigna, rapporte Modiano. Nous nous retrouvâmes il y a deux ans. Nous reprîmes nos promenades." 

Le texte s'achève sur la maladie de Le-Tan et sa mort : "Le mardi 17 septembre, Pierre est parti, vers huit heures du soir, rejoindre nos fantômes du passé sur le chemin de Memory Lane. Et nous le pleurons aujourd'hui." 

Les autres textes en hommage à Pierre Le-Tan sont signés Simon Liberati, José Carlos Llop, Franck Maubert, Frédéric Mitterrand, Umberto Pasti et Jean-Jacques Schull. 

Patrick Modiano avait déjà écrit un texte court sur Pierre Le-Tan en 2004, à l'occasion d'une grande exposition de l'artiste à Madrid. Il commençait par une phrase très proche : "J'ai connu Pierre Le-Tan en 1978." 

dimanche 1 juillet 2018

Une nouvelle préface signée Patrick Modiano


Un nouveau texte de Patrick Modiano est paru le 6 septembre 2018 : une préface au livre Police des temps noirs, France 1939-1945, de Jean-Marc Berlière (éditions Perrin). 

"Il me semble que la lecture des ouvrages de Jean-Marc Berlière est particulièrement féconde pour un romancier, écrit Modiano dans ce texte de deux pages. (...) Une étude précise de la police à différentes époques, et en particulier aux époques troubles, n'est-elle pas la meilleure manière de pénétrer dans ses profondeurs et de mieux comprendre toute une société ? Et si l'on songe que la police conserve dans ses archives des milliers de fiches, rapports, interrogatoires, dépositions, photos anthropométriques, tout ce qu'on pourrait appeler "l'envers du décor", on comprend l'intérêt qu'elle suscite à la fois chez les historiens et le romancier." 

Jean-Marc Berlière est historien, spécialiste de l’histoire des polices en France et professeur émérite à l’université de Bourgogne. Il est l'auteur chez Perrin de plusieurs livres consacrés à l'Occupation, en particulier Policiers français sous l'Occupation (2009) et Liaisons dangereuses, Miliciens, truands, résistants, Paris 1944, publié en 2013. 

"Après 35 ans de recherches sur un objet dont le moins que l’on puisse dire est qu’il n’encombrait pas alors l’historiographie française, et près de 25 ans passés dans les archives de la période de l’Occupation, il m’a semblé prudent (l’âge venant), sinon urgent, de livrer une sorte de bilan sur un sujet et une question encombrés d’erreurs, d’approximations, de fantasmes et d’idées reçues, explique Jean-Marc Berlière sur son blog. Lassé (agacé ?) des confusions systématiques entre Milice française et milices, services officiels et officieux de police, Sipo-SD et « Gestapo », PJ et RG, BS et SAP, etc., j’ai tenté en près de 120 notices et 1400 pages de mettre un peu d’ordre et d’apporter un peu de rigueur et de précision dans des domaines obscurcis par des affirmations et des erreurs innombrables."

Sans être historien, Patrick Modiano connaît bien l'histoire des différents services de police qui se croisaient et se faisaient parfois concurrence durant l'Occupation. Cette histoire, notamment celle de la "Gestapo française" de la rue Lauriston, qui fait l'objet de plusieurs pages dans le livre de Jean-Marc Berlière, a nourri une grande partie de son oeuvre.

mercredi 3 janvier 2018

A vendre, un inédit de Modiano

Page de titre du scénario de L'Instinct de mort

Voici une rareté, un texte inédit cosigné de deux auteurs que tout pouvait paraître opposer : Michel Audiard et Patrick Modiano. A la fin des années 1970, les deux hommes ont rédigé ensemble, avec l'aide de Philippe Labro, le scénario d'un film sur le gangster Jacques Mesrine, inspiré de son autobiographie L'Instinct de mort (Lattès, 1977). Le film, conçu pour Jean-Paul Belmondo et à sa demande, n'a jamais vu le jour.


De cette étonnante aventure, subsistent une suite dialoguée de 84 pages, et un découpage technique de 146 pages assorti de quelques corrections de la main de Michel Audiard. 

Ces deux documents ont été vendus aux enchères en 2016, bien après la mort de Michel Audiard (1920-1985), en même temps que de nombreux autres souvenirs du fameux dialoguiste, dont un exemplaire de Rue des boutiques obscures et un autre de Livret de famille que lui avait dédicacés Patrick Modiano

Ils sont de nouveau aujourd'hui mis en vente par Guillaume Daban et la librairie Lardanchet. 

Grand bibliophile, Guillaume Daban a constitué pendant dix ans sa "bibliothèque idéale" en littérature française contemporaine. Il a ainsi réuni des exemplaires rares - grands papiers, ou enrichis d'un envoi autographe - d'une cinquantaine de titres majeurs. On trouve dans cette bibliothèque de rêve devenue réalité un tirage de tête de La Vie mode d'emploi de Georges Perec, un exemplaire de L'Usage du Monde dédicacé par Nicolas Bouvier, un des 15 premiers exemplaires des Mots de Jean-Paul Sartre, etc. 

Patrick Modiano est doublement représenté dans ce magnifique et passionnant catalogue, préfacé par Jean Echenoz. 

Une édition originale d'Un Pedigree, dédicacée à Julien Gracq ("Pour Julien Gracq, avec toute mon amitié, Patrick Modiano"), est proposée à 2800 euros. 

Et un lot provenant de la bibliothèque de Michel Audiard associe une édition originale de L'Instinct de mort, le scénario d'Audiard et Modiano, le découpage technique, ainsi que la copie d'une lettre tapuscrite de Jacques Mesrine à Jean-Paul Belmondo datée du 20 janvier 1978. Prix de cette rareté : 3500 euros.

vendredi 19 mai 2017

L'iceberg de Modiano

Photo Stringers, Reuters
Chaque jour, le quotidien La Croix publie une photographie d'actualité accompagnée d'une citation. 

La photo publiée le 21 avril 2017 était celle du « premier iceberg de la saison passant près de Ferryland dans l’île de Terre-Neuve au Canada, le 16 avril. » 

La légende, signée Patrick Modiano, est extraite de son discours de Stockholm

« C’est sans doute la vocation du romancier, devant cette grande page blanche de l’oubli, de faire resurgir quelques mots à moitié effacés, comme ces icebergs perdus qui dérivent à la surface de l’océan. » 

jeudi 11 décembre 2014

Quelques mots de Modiano après la remise du Nobel

Modiano reçoit son prix des mains du roi de Suède, le 10 décembre 2014
Patrick Modiano a officiellement reçu son prix Nobel de littérature des mains du roi de Suède, mercredi 10 décembre à Stockholm, en même temps que les autres lauréats du Nobel, notamment l'économiste français Jean Tirole.

A la fin du banquet qui a suivi, Patrick Modiano a prononcé le discours de remerciement suivant :

"Vos Majestés
Vos Altesses Royales
Excellences;
Chers Lauréats;
Mesdames et Messieurs;

La cérémonie qui vient de se dérouler m'a profondément ému, et témoigne de la générosité et de la grâce avec laquelle vous m'avez reçu parmi vous.

Cela, je ne l'oublierai jamais.

Je n'oublierai jamais la gentillesse et la délicatesse des membres de l'Académie Suédoise que j'ai pu rencontrer.

J'ai l'impression qu'ils m'ont fait entrer, d'un coup de baguette magique, dans ce Panthéon où figurent beaucoup des héros de ma jeunesse, ceux qui m'ont donné l'envie d'être écrivain, et dont la lecture m'a aidé à vivre aux heures de solitude de l'adolescence.

Je voudrais que cette récompense, loin de m'étourdir, me donne plus de lucidité et d'humilité dans mon métier d'écrivain, et qu'elle m'inspire une vision plus juste des êtres et de la vie.

En ma qualité de vieux rêveur, je ne peux m'empêcher de penser à ces Suédois dont les destins romantiques ont été liés à la France, Axel de Fersen, August Strindberg, Raoul Nordling...

Je suis d'autant plus touché d'être honoré à Stockholm, cette ville que j'aime, et en Suède, ce pays auquel je suis attaché par l'esprit et par le coeur.

TACK SÅ MYCKET"

(Copyright © The Nobel Foundation 2014) 



Amusant : Patrick Modiano, jadis brocardé pour sa difficulté à s'exprimer à l'oral, est désormais cité en modèle pour tous ceux qui doivent prononcer des discours, comme le montre la courte vidéo ci-dessous. 
Laurent Philibert, "Directeur Pédagogique de Personnalité", y livre "les éléments clés de la réussite de cette prise de parole."

samedi 21 juin 2014

Les dix livres préférés de Patrick Modiano

"Quels sont vos dix livres préférés ?" 

Telle est la question posée par Télérama en mars 2009 à cent écrivains francophones, d’Olivier Adam à Antoine Volodine. "Pas pour se concocter une liste de chefs-d'œuvre incontestables, plutôt pour faire connaissance, par la petite porte, avec leur bibliothèque intime, ces ouvrages auxquels ils tiennent et qui les inspirent", explique alors le magazine.
 

En réponse, Patrick Modiano a fourni la liste suivante : 

Tristan et Iseut
Le Songe d'une nuit d'été, de Shakespeare
Manon Lescaut, de l'abbé Prévost
Les Fleurs du mal, de Baudelaire
Crime et châtiment, de Dostoïevski
Illusions perdues, de Balzac
Les Grandes Espérances, de Dickens
La Vie d'Arséniev, d'Ivan Bounine
La Montagne magique, de Thomas Mann
Au-dessous du volcan, de Lowry

La liste suit approximativement la chronologie des textes, du XIIe siècle pour Tristan et Iseut à 1947 pour le roman de Malcolm Lowry.

Sur ces dix textes, quatre ont été écrits en français, trois en anglais, deux en russe, un en allemand.

Cette liste peut être comparée aux livres cités par Modiano en 2013, dans sa réponse à un questionnaire du journal Le Monde. Il y cite Baudelaire et Dickens, mais aussi d'autres auteurs comme Verlaine, Rilke ou Handke.


Les Fleurs du mal, épreuve d'imprimerie

mercredi 22 mai 2013

Patrick Modiano et Miguel Barceló

Miguel Barcelo (photo Paris Match)
Patrick Modiano écrira la préface au catalogue de la prochaine exposition de portraits du peintre espagnol Miguel Barceló à New York, annonce l'écrivain et journaliste Pierre Assouline sur Twitter.
L'amitié entre Modiano et le peintre catalan n'est pas un secret. Le Cahier de L'Herne consacré à Modiano en 2012 en fournit des preuves. L'écrivain a publié dans ce Cahier une photographie du couple Modiano avec le peintre prise en 2001 "chez Miquel Barceló à Paris" (ce dernier vit et travaille en alternance à Majorque, à Paris, et au Mali). Un portrait de Modiano par Barceló (2011) y est également reproduit.


samedi 4 mai 2013

Les lectures de Patrick Modiano

A l'occasion de la publication de dix de ses livres en un seul volume de la collection Quarto (Gallimard), Patrick Modiano a répondu à un questionnaire du journal Le Monde (2 mai 2013) au sujet de ses lectures.

L'écrivain y évoque notamment son premier souvenir de lecture (Le Dernier des Mohicans, de James Fenimore Cooper), ainsi que plusieurs auteurs qui le touchent particulièrement: Tristan Egolf, Gaston Bachelard, Baudelaire, Verlaine, Apollinaire, Isaac Bashevis Singer, Rainer Maria Rilke, Peter Handke...


A la question: "Quel est le livre dont vous aimeriez écrire la suite ?", il répond de façon inattendue: Le Mystère d'Edwin Drood, quinzième et dernier roman de Charles Dickens, mort subitement en juin 1870 avant qu'il puisse l'achever. 

En 2009, Patrick Modiano avait dressé, pour Télérama, la liste de ses dix livres préférés. Baudelaire et Dickens y figuraient déjà

mardi 26 mars 2013

Modiano rend hommage à Jean-Marc Roberts

Jean-Marc Roberts (photo Thibaut Chapotot-MCC)
L'écrivain et éditeur Jean-Marc Roberts, créateur de la collection "La Bleue" chez Stock, est mort d'un cancer lundi 25 mars 2013, à 58 ans. C'était un ami de Patrick Modiano, dont il avait aussi été l'éditeur chez Seuil pour trois courts romans (Remise de peine, Fleurs de ruine et Chien de printemps). 



Dans un livre de souvenirs paru juste avant sa mort (Deux vies valent mieux qu'une, Flammarion), ainsi que dans un entretien accordé à Libération, Jean-Marc Roberts avait évoqué son amitié pour Modiano, en particulier les canulars qu'ils avaient faits ensemble, au début des années 1970. 

Dans un court texte publié dans Libération du 26 mars et intitulé Arrivederci, Gian Marco, Patrick Modiano rend hommage à son ami. 

Le texte débute ainsi: 
"J’ai connu Jean-Marc Roberts en 1972. Il avait 18 ans, et il venait de publier son premier roman : Samedi, dimanche et fêtes. J’avais neuf ans de plus que lui, et j’étais heureux que quelqu’un de jeune se lance dans la littérature, puisqu’à l’époque, la génération des années 30 tenait encore le haut du pavé. Il était le fils d’une comédienne, cela nous avait rapprochés."
La dernière phrase est en italien: "Arrivederci, Gian Marco, ti vogliamo bene."

samedi 5 mai 2012

Liste de noms propres, par Patrick Modiano

   A l'occasion de la publication du Cahier de l'Herne qui lui a été consacré, Patrick Modiano a rédigé une longue liste de noms de personnes réelles insérées dans ses livres. 
Ces 5 feuillets manuscrits ont été publiés dans le Cahier de l'Herne (pages 81 à 85), sans autre précision, sous le titre "Liste de noms propres". 

Patrick Modiano recense dans ce texte 79 personnes, sans ordre apparent, en citant à chaque fois les titres des livres, ou d'une partie des livres, dans lesquels elles apparaissent. 
La première de la liste est Suzy Kraay, mentionnée à la fois dans Accident nocturne et dans L'Horizon ; la dernière est Rose Marie Krawell, présente dans La Petite Bijou et Un pedigree

Dans cette énumération figurent notamment Gino Bordin, Eddy Pagnon, Rubirosa, le roi Farouk, Meinthe, Yvonne Gaucher, André Gabison, Georges Accad, Scouffi, Madeleine-Louis, et Guy de Voisins.

La liste manuscrite de L'Herne est cependant loin d'être exhaustive, comme le montre l'article d'Alan Morris, "Patrick Modiano et le fait divers" publié dans le même numéro. Cet universitaire y analyse la façon dont l'écrivain s'est inspiré de différents faits divers dans ses romans. Morris mentionne plusieurs personnes réelles qui se retrouvent dans les fictions de Modiano sans pour autant figurer dans la liste de L'Herne, telles que le comédien AimosGermaine d'Anglemont, ou encore Urbain et Gisèle Thuau (Fleurs de ruine).

Une partie du livre-enquête Dans la peau de Patrick Modiano (Fayard, 2011) est précisément consacrée à la façon dont Modiano intègre des personnes réelles dans ses livres, "vaporise" la réalité dans ses fictions. 

dimanche 29 janvier 2012

Modiano "avec Klarsfeld, contre l’oubli"

Le Mémorial de la déportation
des juifs de France
"Avec Klarsfeld, contre l’oubli" est le titre d'un article de Patrick Modiano publié dans "Libération" le 2 novembre 1994. 
Republication dans le "Cahier de L'Herne" consacré à Modiano (janvier 2012).

Dans ce texte important, écrit à l’occasion de la publication par Serge Klarsfeld du Mémorial des enfants juifs déportés de France, Patrick Modiano évoque l’importance décisive pour lui du livre antérieur de Klarsfeld, le Mémorial de la déportation des juifs de France (1978).

"Son mémorial m’a révélé ce que je n’osais pas regarder vraiment en face, et la raison d’un malaise que je ne parvenais pas à exprimer. (…) Après la parution du mémorial de Serge Klarsfeld, je me suis senti quelqu’un d’autre. (…) Et d’abord, j’ai douté de la littérature. Puisque le principal moteur de celle-ci est souvent la mémoire, il me semblait que le seul livre qu’il fallait écrire, c’était ce mémorial, comme Serge Klarsfeld l’avait fait. Je n’ai pas osé, à l’époque, prendre contact avec lui, ni avec l’écrivain dont l’œuvre est souvent une illustration de ce mémorial : Georges Perec."

Modiano explique ensuite qu’il a voulu suivre l’exemple de Klarsfeld, et expose le cas de Dora Bruder. Il cite l’annonce de Paris-Soir passée par ses parents, et raconte qu’il a retrouvé le nom de Dora Bruder dans le mémorial de Klarsfeld.
"Grâce à Serge Klarsfeld, je saurai peut-être quelque chose de Dora Bruder."

Sous le même titre, "Avec Klarsfled, contre l’oubli", Alan Morris (University of Strathclyde) a consacré en 2006 une intéressante analyse aux différentes versions du livre Dora Bruder, et aux relations entre Modiano et Klarsfeld.
"Journal of European Studies", vol. 36, n°3, 269-293

A lire sur le même sujet : les lettres échangées entre Patrick Modiano et Serge Klarsfeld.


samedi 28 janvier 2012

Modiano-Klarsfeld, une correspondance autour de Dora Bruder

Serge Klarsfeld en 2012 

Patrick Modiano a entretenu une correspondance suivie avec Serge Klarsfeld, avocat, président de l’Association des fils et filles de déportés juifs de France, qui a joué avec sa femme Beate un rôle majeur dans la recherche historique et la traque de criminels de guerre (Barbie, Brunner, Bousquet, Papon…).

Plusieurs lettres ou fragments des lettres de Modiano ont été publiées par Serge Klarsfeld dans Le Mémorial des enfants juifs de France, quatrième tome de La Shoah en France (Fayard, 2001), puis dans le "Cahier de L'Herne" consacré à Modiano (janvier 2012).

La première lettre publiée date du 26 mai 1978, peu après la publication par Klarsfeld du premier Mémorial de la déportation des juifs de France, un recueil de quelque 76.000 noms.
"Je voulais vous dire, en venant chercher le livre l’autre jour, combien je vous admire vous et votre femme pour ce que vous faites, écrit Modiano. Ce qui est désespérant, c’est de penser à toute cette masse de souffrance et à toute cette innocence martyrisée sans laisser de traces. Au moins, vous avez pu retrouver leurs noms (…)"

"J’ai été reconnaissant à cet homme de nous avoir causé, à moi et à beaucoup d’autres, un des plus grands chocs de notre vie", écrira Modiano plus tard, en 1994, dans son article "Avec Klarsfeld, contre l’oubli", en évoquant la lecture de ce premier Mémorial.
Il précise alors n’avoir "pas osé, à l’époque, prendre contact" avec Klarsfeld, ce que semble démentir la lettre de mai 1978.

Les autres lettres datent de 1994 à 1996. A l’époque, Patrick Modiano mène son enquête sur Dora Bruder, cette jeune fille fugueuse dont les parents ont passé un avis de recherche dans un Paris-Soir du 31 décembre 1941.
Tombé un jour de décembre 1988 sur cette annonce qui le frappe, Modiano a ensuite retrouvé les noms de Dora Bruder et de ses parents dans le premier Mémorial de la déportation des juifs de France.

A l'automne 1994, Modiano rencontre Serge Klarsfeld, sa femme Beate et son fils Arno. Klarsfeld lui confie plusieurs interrogatoires de miliciens enfuis de Lyon, passés en Italie puis rattrapés par la police. La lecture de ce dossier frappe l'écrivain. Une des femmes interrogées "cite des gens que mon père a croisés pendant l'Occupation", écrit-il à Klarsfeld le 27 octobre 1994. 

Dans le même courrier, Modiano transmet à son correspondant le texte de son article "Avec Klarsfeld, contre l'oubli" à paraître quelques jours plus tard dans "Libération". Dans cet article écrit à l’occasion de la publication du Mémorial des enfants juifs déportés de France, Modiano lance un appel à l'aide, pour obtenir des informations sur Dora Bruder

Serge Klarsfeld répond très vite à ce SOS, et lui transmet toute une série de documents et d'informations sur Dora Bruder. 
Le premier Mémorial des enfants juifs déportés de France

"J’ai été bouleversé par votre lettre et la photo de Dora Bruder et de ses parents, écrit ainsi Modiano à Klarsfeld le 23 mars 1995. Vous étiez le seul à pouvoir les sortir du néant."

En avril, Klarsfeld apporte à Modiano une nouvelle moisson d'informations sur Dora Bruder.

Patrick Modiano lui répond le 25 avril: "Tout ce que vous avez reconstitué sur ce qui s’est passé pour Dora Bruder et ses parents m’a de nouveau bouleversé", écrit-il notamment.

Le 20 juin 1995, Modiano remercie Serge Klarsfeld de lui avoir fait parvenir "la nouvelle édition du Mémorial des enfants où j’ai retrouvé Dora Bruder et d’autres enfants auxquels je pense chaque fois que je passe dans les rues de mon quartier." 
A propos de cette nouvelle édition, il emploie dans son courrier des mots très forts : "Pour moi, ce livre où vous avez rassemblé tous ces destins brisés, et où vous avez témoigné pour toute cette innocence que l’on a saccagée, est le plus important de ma vie."

Le 10 janvier 1996, Modiano se dit une nouvelle fois "bouleversé" par "les détails supplémentaires que vous m’avez donnés au sujet de Dora Bruder, et les photos."

Le 15 mars 1996, après avoir "pu travailler aux fichiers", Klarsfeld envoie un nouveau courrier à Modiano à propos de Dora Bruder. Il y recopie notamment 5 cartes de la police sur la famille Bruder. 

En juillet 1996, Klarsfeld écrit de nouveau à Modiano pour le mettre en contact avec "une Mme Topeza (...) qui a connu en 1942 l'institution catholique du bd de Picpus". 

Le 28 juillet 1996, Modiano remercie Klarsfeld pour "la photo de Dora avec sa mère et sa grand-mère", et évoque "un projet que j’aimerais mener à bien, grâce aux renseignements que vous m’avez donnés et aux pistes que vous m’avez ouvertes", référence au futur livre Dora Bruder.

Le 10 octobre 1996, Serge Klarsfeld confie des informations supplémentaires à Modiano, en particulier un document trouvé dans les archives de l'UGIF au Yivo Institute. 

Mars 1997 : première édition du livre Dora Bruder. Son auteur en envoie un exemplaire à Serge Klarsfeld, accompagné d'une courte lettre datée du 21 mars. "A ceux qui m'interrogent, je me permets de dire que vous m'avez mis sur certaines pistes qui m'ont été précieuses", y précise Modiano. 

La dernière lettre, en date du 3 avril, est la réponse de Klarsfeld à la lecture de Dora Bruder, "un beau livre sur elle et sur vous aussi". 

Klarsfeld a découvert qu'il n'est jamais mentionné dans le livre. D'où son irritation. "Permettez-moi (...) de remarquez que l'enquête, telle que vous la narrez, tient plus du roman que de la réalité, puisque vous m'effacez et pourtant Dieu sait que j'ai oeuvré pour découvrir et rassembler des informations sur Dora et vous les communiquer.  Je ne sais si cette disparition (...) est significative d'une trop grande présence de ma part dans cette recherche ou si c'est un procédé littéraire permettant à l'auteur d'être le seul démiurge". Plus loin, il avance une autre hypothèse : "Peut-être êtes-vous amoureux de Dora ou de son ombre et, comme nous l'avons cherchée ensemble, vous tenez à la garder pour vous-même, tout en la faisant aimer par un large public"


mardi 24 janvier 2012

Modiano retouche son portrait (à propos du Cahier de L'Herne)

   Cela tient en deux lignes, glissées dans les « repères biographiques », à la fin du « Cahier de L'Herne » qui vient de sortir. « Septembre 1977 : mort de son père en Suisse sans que personne ne le prévienne. Il ne l'avait pas revu depuis onze ans. » Patrick Modiano a pris soin de rédiger ce texte court à la troisième personne. Une vieille technique pour tenir l'émotion à distance. Malgré tout, l'auteur de La Place de l'étoile n'en avait jamais écrit autant sur la disparition de son père. Jamais il n'avait laissé percer aussi nettement le manque provoqué par la mort de ce roi déchu qu'il brocardait dans ses premiers romans et qu'il a peu à peu réhabilité.

Longtemps, Modiano a résisté à l'autobiographie. Raconter sa vie ? Oui, mais seulement en la transposant, en la stylisant. Sinon, « on risque de donner une impression de débraillé, de document vécu, de déballage, qui est le contraire de la littérature », plaidait-il en 1972. Quarante ans plus tard, le temps des masques est révolu. En 2005, l'écrivain s'est enfin résolu à raconter ses vingt premières années et ses curieux parents dans 
Un pedigree, exceptionnel autoportrait de l'artiste en jeune chien mal-aimé. Le voici qui profite de ce « Cahier de L'Herne » pour compléter le tableau et effectuer quelques retouches.

Ces « repères biographiques », par exemple. Une première version en avait été publiée il y a quatre ans. A l'époque, il n'y avait pas un mot sur la mort du père. Ni toutes les précisions données sur les fugues à répétition du jeune Modiano. En revanche, il mentionnait son grand prix Paul-Morand, reçu en 2000, qui est désormais gommé de la biographie - à cause de l'antisémitisme de Morand?

Au-delà de ce texte autobiographique, Modiano a confié aux chevilles ouvrières de ce passionnant « Cahier », les universitaires Raphaëlle Guidée et Maryline Heck, une quarantaine de documents puisés dans ses archives. Une photo de son père, cet Albert Modiano qui, pour les lecteurs, était jusqu'à une date récente sans visage. D'autres de sa mère, en starlette flamande des années 1940. Un portrait de Rudy, le frère trop tôt disparu, dont l'oeuvre de Patrick constitue en partie un tombeau. Ou encore de poignantes pages de son cahier d'adolescent.

Autre texte étonnant, une liste, établie par l'auteur lui-même, des personnes réelles qu'il a insérées dans ses fictions. Suzy Kraay. Gino Bordin. Eddy Pagnon. Meinthe. Des dizaines d'autres, qui viennent souvent des années noires de l'Occupation, la nuit originelle de Modiano. Certains se retrouvent dans ses livres, sous diverses identités. Preuve que, contrairement à ce qu'il affirme dans les interviews, le retour de ces personnages n'est pas le fruit du hasard ni d'une soudaine amnésie, mais bien d'un travail d'écrivain. Stylo, vieux bottins, et liste en main.

Une dernière retouche à noter. Celle-ci n'est pas de la main de Modiano, mais de Serge Klarsfeld. Dans les années 1990, le chasseur de nazis l'a énormément aidé à mener son enquête sur Dora Bruder, cette jeune fugueuse morte à Auschwitz. Sans lui, jamais le livre Dora Bruder n'aurait pu voir le jour. Pourtant, Klarsfeld n'y est même pas cité. D'où sa surprise à la lecture du texte. "Comment avez-vous pu me faire disparaître de votre enquête-roman ?" écrit-il, irrité, à Modiano. Avant d'avancer une hypothèse très fine : "Peut-être êtes-vous amoureux de Dora ou de son ombre et, comme nous l'avons cherchée ensemble, vous tenez à la garder pour vous-même tout en la faisant aimer par un large public." Cette lettre, c'est Klarsfeld qui l'a donnée à L'Herne. Modiano n'a pas bloqué sa publication.



Denis Cosnard

dimanche 15 janvier 2012

Caméra légère, par Patrick Modiano

Caméra légère est le titre d'un texte de Patrick Modiano sur le cinéma, publié dans "Libération" le 13 mars 1999, dans le cadre d'une série d'articles sur les objets du vingtième siècle. 
Le texte, disponible sur le site de "Libération", a été republié en janvier 2012 dans le "Cahier de L'Herne" consacré à Modiano


"Qu'est-ce qui décide certaines personnes, quand elles sont au carrefour du cinéma et de la littérature, à prendre un chemin plutôt que l'autre?", s'interroge notamment Patrick Modiano dans ce texte. Cette question, le jeune Modiano se l'est visiblement posée. Fils d'une comédienne, a commencé sa vie professionnelle par des "petits boulots" pour le cinéma, et a participé à la préparation de toute une série de films

Sa réponse semble tenir dans deux phrases du texte: "Mais combien d'efforts, d'énergie et de sang-froid pour vaincre toutes les lois de la pesanteur liées à l'art cinématographique. Il m'est vite apparu que, malheureusement, la caméra ne pourrait jamais avoir la légèreté du stylo." 

samedi 14 janvier 2012

Mes vingt ans / Le Temps, une nouvelle de Patrick Modiano

Mes vingt ans est le titre d'une nouvelle de Patrick Modiano, datée de juillet 1983, et publiée dans l'édition français du magazine "Vogue" en décembre 1983, accompagnée de photographies prises pour l'occasion par Caroline de Monaco.

Elle a été republiée sous le titre Le Temps dans le "Cahier de L'Herne" consacré à Modiano en janvier 2012, et présentée par erreur comme une nouvelle inédite. Les deux textes sont en réalité très proches. La lecture de la première page du tapuscrit publiée également dans le "Cahier de L'Herne" tend à montrer que Le Temps est une version légèrement retravaillée de Mes vingt ans. Certaines phrases ont été allégées, quelques mots précisés, un nom (celui de Turquese, la fiancée brune de Scheffer) a été supprimé. Rien, en revanche, n'a été ajouté.

Cette nouvelle porte sur un homme à éclipses, qui change régulièrement de vie, et dont le narrateur tente de percer l’identité. Il se présente comme Guy Scheffer, semble travailler pour Air France, mais s’appelait auparavant Pierre de Pacheco.

Avec Pacheco, Modiano s’empare une fois de plus d’une personne réelle sur laquelle il a amassé beaucoup d’informations, et fantasmé. Né en 1916, Philippe de Pacheco-Bellune était un agent double, engagé dans un service de la Gestapo.
Outre Mes vingt ans/Le Temps, Modiano s'est inspiré de ce personnage dans Une jeunesse, Memory Lane, Dimanches d’août, Voyage de noces et Fleurs de ruine.

Un chapitre du livre-enquête Dans la peau de Patrick Modiano (Fayard, 2011) est consacré à ce personnage récurrent.

Modiano et Tristan Egolf

Tristan Egolf
Patrick Modiano a joué un rôle de "bonne fée" pour l'écrivain américain Tristan Egolf (1971-2005), ami de sa fille Marie, qu'il a logé chez lui et qu'il a aidé à publier son premier roman, Le Seigneur des porcheries (Gallimard, 1998). 

Peu après le suicide du jeune homme, le 7 mai 2005 à Lancaster (Etats-Unis), Modiano a témoigné de leur relation dans un texte, Disparition de l'écrivain américain Tristan Egolf, publié dans "Les Inrockuptibles" (25-31 mai 2005). 
Ce texte a été republié dans le "Cahier de L'Herne" consacré à Modiano en janvier 2012. 

Dans cet article, Patrick Modiano raconte la façon dont il a découvert en 1995 le manuscrit sur lequel travaillait Tristan Egolf. "Avant même de le lire, j'ai senti que ce type de 23 ans qui allait chaque soir chanter dans un café de la rue de Seine pour un peu d'argent et qui m'avait dit vaguement "qu'il écrivait", était de la race des Robert Walser".
Modiano y compare aussi Tristan Egolf à Rimbaud. 

A lire, l'incroyable et tragique histoire de Tristan Egolf, une enquête de Didier Jacob ("Le Nouvel Observateur"). 


jeudi 12 janvier 2012

Un Cahier de L'Herne consacré à Patrick Modiano



Les éditions de L'Herne ont consacré un de leurs prestigieux Cahiers à Patrick Modiano. Réalisé sous la direction de Raphaëlle Guidée et Maryline Heck avec l'aide de l'écrivain, ce très riche Cahier n°98 est paru en janvier 2012.

Il comprend notamment 8 textes inédits de Patrick Modiano. 



A lire à propos de cette publication 

"Modiano se démasque", un article enthousiaste de Jérôme Garcin ("Le Nouvel Observateur"). 
"Découvrir Patrick Modiano", par Norbert Czarny
"Modiano retouche son portrait", par Denis Cosnard ("Les Echos").

Sommaire

Maryline Heck et Raphaëlle Guidée : Avant-propos

Patrick Modiano : La vie collective est étouffante
Jean Poucet : Jouy-en-Josas dans l’oeuvre de Patrick Modiano
Gaston Ferdière : Certificat médical
Janine et Raymond Queneau : Lettres

Patrick Modiano : Entrer par effraction dans le château de la Belle au Bois dormant
Emmanuel Berl : Un jeune homme doué
Jean Gaugeard : Un voyage au bout du ghetto
Robert Poulet : Les voix du marécage
Jacques Bersani : La Place de l’étoile
Robert Kanters : La nuit de Patrick Modiano
Dominique Fernandez : Au nom du père
Bertrand Poirot-Delpech : Un nouvel « étranger »
Michel Cournot : Les passés du futur

Robert Gallimard : Un écrivain né chez Gallimard
Dominique Zehrfuss : PM
Sempé : À propos de Catherine Certitude

Patrick Modiano : Le Temps

Alan Morris : Patrick Modiano et le fait divers
Michael Sheringham : Le Londres de Modiano : Du plus loin de l’oubli
Didier Blonde : L’abonné absent
Patrick Modiano : Liste de noms propres
Tiphaine Samoyault : Le nom propre
Fabrice Gabriel : Marcel Modiano
Régine Robin : Le Paris toujours déjà perdu de Patrick Modiano
Luc Mary-Rabine : Les lieux de Modiano
Alexandre Gefen : D’un syndrome confuso-onirique

Jacques Lecarme : Variations de Modiano
Claude Burgelin : « Je me suis dit que j’allais me réveiller ». Lecture d’Accident nocturne
Dominique Rabaté : Identification d’un homme
Stéphane Chaudier : Le cirque Modiano
Bruno Blanckeman: Spectrographie
Anne-Yvonne Julien : Une jeunesse « état de grâce » dans L’Horizon ?
Sylvie Servoise : L’Horizon, l’avenir (enfin) retrouvé
Éric Chauvier : Dora Bruder, une quête de l’essentiel

Maryline Heck : Avant-propos (à propos de Dora Bruder)
Patrick Modiano: Avec Klarsfeld, contre l’oubli
Patrick Modiano/Serge Klarsfeld : Correspondance

Documents et photographies
Mireille Hilsum : Serge Klarsfeld/Patrick Modiano : enjeux d’une occultation


Marie Darrieussecq :  Du plus loin de l’oubli 
Pierre Pachet : La prise
Hélène Frappat : Passer l’hiver
Pascal Ory : Chemin des bibliothèques obscures
J.-M. G. Le Clézio: Portrait de Patrick Modiano (encre de Chine)

Lettres
Paul Morand, 1969
Georges Henein, 1972
Georges Pompidou, 1972
Romain Gary, 1978
Gerhard Heller, 1979
Jean Cayrol, 1981
Raymond Aron, 1982
Peter Handke, 1990, 1996
Nathalie Sarraute, 1997

Patrick Modiano : Autour de Julien Gracq

Patrick Modiano : Disparition de l’écrivain Tristan Egolf
Patrick Modiano : Préface de l’ouvrage Le Nain et autres nouvelles de Marcel Aymé
Patrick Modiano : Préface de Paris Photographie. Cent histoires extraordinaires de 1839 à nos jours de Virginie Chardin
Patrick Modiano : Préface d’Automne à Berlin de Joseph Roth
Mireille Hilsum : Modiano préfacier

Antoine de Gaudemar et Patrick Modiano : « Ce que je dois au cinéma » (entretien)
Patrick Modiano : Le baron de Clappique
Aurélie Feste-Guidon : Lacombe Lucien


Lettres
Alain Cavalier
Volker Schlöndorff
Joseph Losey
Louis Malle


Patrick Modiano : Notes sur Loulou de Pabst
Patrick Modiano : La caméra légère
Patrick Modiano : Fin d’un scénario

Patrick Modiano : Repères biographiques

Biographie des contributeurs


Avant-propos
"Patrick Modiano est entré tout jeune homme en littérature : étudiant « fantôme » à la Sorbonne, il se consacre entièrement à l’écriture et s’introduit dans la cour des grands dès la publication fracassante, en avril 1968, de son premier roman, La Place de l’étoile. Au moment même où la jeunesse parisienne échafaude des barricades et rêve aux lendemains qui chantent, le jeune écrivain exhume les cadavres de la Seconde Guerre mondiale et règle ses comptes avec l’antisémitisme national en faisant tomber, l’un des premiers, le mythe d’une France unanimement résistante. Écrivain anachronique ? L’étiquette longtemps lui collera à la peau.
Modiano n’a alors que vingt-trois ans, mais déjà sa mémoire semble précéder sa naissance. Si ses livres se sont singulièrement adoucis depuis ce premier brûlot, il n’a cessé de rencontrer une importante reconnaissance publique et critique, à tel point qu’il est aujourd’hui en passe de devenir un « classique » – ce dont témoignent d’ailleurs les multiples prix et distinctions qui ont récompensé son oeuvre, dont le Goncourt en 1978 (pour Rue des Boutiques obscures). Modiano est sans doute l’un des rares écrivains actuels à s’attirer les faveurs de l’Université et d’une critique remarquablement unanime, mais aussi d’un public important, lectorat fidèle qui le suit de livre en livre.
Ce Cahier revient ainsi sur plus de quarante années d’écriture et quelque vingt-cinq romans et récits ; il offre un parcours à travers une oeuvre souvent réputée monocorde – à tort, car il y a loin de La Place de l’étoile à L’Horizon (2010), loin de la « trilogie de l’Occupation » que composent ses trois premiers romans (La Place de l’étoile, La Ronde de nuit et Les Boulevards de ceinture) à Dora Bruder (1997). Certes, de livre en livre, l’écrivain creuse inlassablement un sillon familier : hanté par les périodes sombres de l’histoire française et par les faits divers les plus tragiques, il met en scène des personnages à l’identité trouble, quasi spectrale, souvent confusément mêlés à quelque crime ; avec le mélange de précision et de flou si propre à son style, il arpente Paris comme une énigme, suit la trace de disparus et nous fait partager son insatiable passion des noms propres. Au fil du temps, les personnages de l’oeuvre ont ainsi acquis comme un air de famille, et l’on retrouvera dans ce Cahier le personnel de la biographie modianesque – parents négligents, jeunes gens livrés à eux-mêmes, enfance brisée par le deuil – comme les épisodes et les lieux-clefs du roman familial – les fugues adolescentes, l’appartement du quai Conti, le panier à salade...
Mais les variations de la fameuse « petite musique » sont nombreuses, et ses harmoniques certainement plus contrastées qu’on ne le croit souvent. On pourrait évoquer la manière dont certains éléments autobiographiques se donnent à lire de façon moins détournée dans l’oeuvre récente (Un pedigree, 2005), ou la présence de plus en plus insistante d’héroïnes féminines dans les derniers romans (Des inconnues, La Petite Bijou, Dans le café de la jeunesse perdue). Les articles et les documents rassemblés ici donneront accès à des aspects de l’oeuvre moins explorés, comme la représentation de l’avenir ou l’humour discret des narrateurs modianesques. Grâce aux nombreux fac-similés et aux témoignages recueillis, le lecteur pénétrera dans l’atelier d’un écrivain réputé secret et pourra mesurer, en lisant les premières critiques de ses romans, de l’extrême-droitier Rivarol aux Lettres françaises, dirigées à l’époque par Aragon, le choc politique et esthétique que constitua son entrée sur la scène littéraire. De la satire mordante des premiers livres à la mélancolie en mode mineur qui marque tous les textes du romancier depuis Villa Triste (1975), ce sont les tournants, les contrastes autant que les constantes de l’oeuvre modianesque que nous avons voulu mettre en évidence dans ce volume.
À ce titre, deux sections du Cahier pourront tout particulièrement retenir l’attention des amateurs de Modiano. Le dossier constitué autour de la genèse de Dora Bruder, tout d’abord, qui revient sur l’un des textes les plus marquants de l’oeuvre et met en lumière les conditions de l’enquête menée conjointement par Serge Klarsfeld et Patrick Modiano sur les traces de la jeune fille déportée. La correspondance entre les deux hommes montre un écrivain bouleversé par les photographies, témoignages et documents transmis au fur et à mesure par Klarsfeld. Le lecteur pourra les découvrir ici à son tour, en même temps qu’une analyse critique de la collaboration entre l’avocat et l’écrivain. Par ailleurs, la dernière section du Cahier laisse toute sa place au cinéma, dont le rôle dans l’univers de Modiano demeure mal connu. Fils d’une actrice, il ne perdait pas une occasion, adolescent, de se réfugier dans les salles obscures, rédigeant des comptes rendus des films qu’il voyait – on en trouvera un exemple dans ce volume (notes sur Loulou de Pabst). Bien plus tard, il contribue de façon décisive au succès polémique de Lacombe Lucien de Louis Malle (1974), et participe au scénario de Bon Voyage de Jean-Paul Rappeneau (2003). Les extraits de sa correspondance que nous publions ici témoignent des amitiés nouées dans le milieu du septième art et des différents projets cinématographiques que Modiano a pu concevoir. Celui- ci revient, dans un grand entretien avec Antoine de Gaudemar, sur les intersections entre son oeuvre littéraire et le cinéma, qu’il décrit comme un « laboratoire romanesque ».
Au-delà de son intérêt scientifique, c’est aussi au plaisir de la lecture que convie ce Cahier. On pourra entendre ici, pour la première fois, la voix de l’écrivain encore adolescent, dans un texte de jeunesse racontant son malaise de collégien enfermé dans un pensionnat (« La vie collective est étouffante »). On retrouvera aussi celle, familière, de l’auteur confirmé dans des textes inédits ou peu connus, comme la nouvelle « Le temps » ou un extrait de scénario de 1975. On pourra enfin prendre connaissance d’une importante correspondance qui atteste des liens que cet écrivain souvent décrit comme solitaire a su tisser au fil des ans dans le milieu intellectuel et artistique ; à lire les lettres affectueuses des époux Queneau, l’hommage de Raymond Aron et les témoignages d’écrivains contemporains comme Marie Darrieussecq, Pierre Pachet ou Hélène Frappat, on prend ici la mesure de l’extraordinaire résonance de cette oeuvre dans son époque."

mardi 27 décembre 2011

"Avec Klarsfeld, contre l’oubli", un texte de Patrick Modiano

"Avec Klarsfeld, contre l’oubli" est le titre d'un texte de Patrick Modiano publié dans "Libération" le 2 novembre 1994.
Republication dans le "Cahier de L'Herne"  consacré à Modiano (janvier 2012). 


Dans ce texte important, écrit à l’occasion de la publication par Serge Klarsfeld du Mémorial des enfants juifs déportés de France, Patrick Modiano évoque l’importance décisive pour lui du livre antérieur de Klarsfeld, le Mémorial de la déportation des juifs de France (1978).


"Son mémorial m’a révélé ce que je n’osais pas regarder vraiment en face, et la raison d’un malaise que je ne parvenais pas à exprimer. (…) Après la parution du mémorial de Serge Klarsfeld, je me suis senti quelqu’un d’autre. (…) Et d’abord, j’ai douté de la littérature. Puisque le principal moteur de celle-ci est souvent la mémoire, il me semblait que le seul livre qu’il fallait écrire, c’était ce mémorial, comme Serge Klarsfeld l’avait fait. Je n’ai pas osé, à l’époque, prendre contact avec lui, ni avec l’écrivain dont l’œuvre est souvent une illustration de ce mémorial : Georges Perec."

Modiano explique ensuite qu’il a voulu suivre l’exemple de Klarsfeld, et expose le cas de Dora Bruder. Il cite l’annonce de "Paris-Soir" passée par ses parents, et raconte qu’il a retrouvé le nom de Dora Bruder dans le mémorial de Klarsfeld.

"Grâce à Serge Klarsfeld, je saurai peut-être quelque chose de Dora Bruder."

Sous le même titre, "Avec Klarsfled, contre l’oubli", Alan Morris (University of Strathclyde) a consacré en 2006 une intéressante analyse aux différentes versions du livre Dora Bruder, et aux relations entre Modiano et Klarsfeld.
"Journal of European Studies", Vol. 36, n°3, 269-293

Voir aussi : les lettres de Modiano à Serge Klarsfeld