dimanche 28 août 2022

Des Inconnues à Annecy

La Taverne et le Splendid Hôtel, quai Eustache Chappuis, à Annecy 

La deuxième nouvelle du
 recueil Des Inconnues, parue initialement sous le titre Aux jours anciens, a pour cadre essentiel Annecy ; seules les dernières pages se déroulent à Genève.
"Tous les lieux sont nommés et peuvent se retrouver aisément dans l'Annecy d’aujourd’hui", relève Michel Camus, un lecteur de ce blog qui habite sur place depuis quarante ans. Il a donc tenté l'expérience : 

"Tout débute en avril 1961 puisque les transistors font croire que les parachutistes vont être lâchés sur la France. Le pensionnat de fille est une transposition du collège Saint-Joseph de Thônes où le jeune Patrick Modiano a été lycéen, et qui n’accueillait que des garçons.
En 2022, il est toujours possible de prendre le car à hauteur du grand platane devant la mairie de Veyrier-du-lac. La route départementale le contourne pour le respecter. Le terminus est bien entendu devant la gare d’Annecy. 
Après avoir quitté son pensionnat, la jeune inconnue donne rendez-vous à son amie au café Reganne, qui est aujourd’hui encore à droite après la rue du Paquier. Le nom est simplement légèrement différent : c’est en fait à la brasserie le Regann que l’on peut toujours boire un verre. 
La brasserie Le Regann, à Annecy (c. 2020)

Juste en face, la terrasse du café du Casino n’existe plus, celui-ci ayant été détruit en 1981 avec l’ancien théâtre. Le café de la Taverne est resté inchangé jusqu’aux années 80, avant de devenir un restaurant de chaine qui a fermé récemment. La municipalité a réussi a empêcher qu’il devienne un fast-food. 
Tout près se trouvait le cinéma le Vox, devenu un magasin de vêtements. Le cinéma Hollywood était bien rue Sommeiller, remplacé maintenant par un hôtel. 
Le cinéma le Splendid est aussi devenu un magasin de vêtements, rue de l’Annexion, à deux pas de l’hôtel d’Angleterre. Entre la Taverne et la préfecture, l’avenue d’Albigny est bordée de grands arbres avec une promenade et une piste cyclable. De l’autre coté, la plage des Marquisats n’est pas très loin et reste très fréquentée.
Rue de la Poste, au bout de la rue Royale, il y a bien entendu un café, mais impossible de savoir s’il a appartenu à Bob Brune. Lorsqu’on revient de ce café vers la Taverne, on parcourt la rue Royale puis celle du Paquier en passant devant l’ancien hôtel d’Angleterre et la grande et vieille librairie (qui a été reprise par le groupe Decitre et a changé de lieu). 

"Annecy, le Grand Hôtel d'Angleterre en hiver" (carte postale ancienne)

Après avoir fait connaissance avec Lafon et Orsini, l’inconnue va diner avec eux à l’auberge de Savoie, où on peut bien déjeuner à coté de l’église St François, au seuil de la vieille ville. Leur soirée se termine avec Lafon à l’hôtel d’Angleterre où il est toujours possible de séjourner puisqu’il est devenu un Apparthotel. 
La demoiselle trouve ensuite un emploi de serveuse dans un salon de thé, qui sert toujours des macarons et des éclairs au chocolat  sous les arcades de la rue du Lac. Plus tard, elle va travailler comme dame de compagnie et promener le chien d’une vieille dame à l’hôtel Impérial. Celui-ci a fermé à la fin des années 1960, a partiellement brulé, a été reconstruit et agrandi pour devenir un complexe hôtel-casino-centre-de-conférence sous le nom plus glamour d’Imperial Palace."
 

dimanche 26 juin 2022

Simone Weil et Blaise Pascal cachés dans L'Horizon

 



Patrick Modiano a pour habitude, on le sait, de "vaporiser" des personnages réels dans ses fictions. Jean-Yves Mérindol a mené l'enquête pour retrouver certains de ceux cachés dans L'Horizon (Gallimard, 2010)

Enquête fructueuse : le mathématicien, directeur de l'Ecole normale supérieure de Cachan de 2009 à 2012, ancien conseiller auprès de François Hollande à l'Elysée, puis président de l'Université Sorbonne Paris-Cité, a découvert la trace dans ce roman de près d'une dizaine de personnalités. En particulier un mathématicien (André Weil) et divers amateurs de mathématique (Simone Weil, Paul Valéry et Raymond Queneau). Mais aussi, remontant plus loin dans le passé, Jacqueline et Blaise Pascal, plusieurs jansénistes, François de Sales, Jeanne de Chantal et d’autres saints.

Le résultat de cette enquête est à lire dans un passionnant article ("Modiano saisi par Port-Royal"), publié dans les Chroniques de Port-Royal (juin 2022).

Une version vidéo, réalisée par la Société des Amis de Port-Royal, est également disponible ci-dessus et sur Youtube.

samedi 25 juin 2022

Modiano de nouveau au cœur d'un roman

 


L'empreinte de Patrick Modiano sur la littérature devient si forte que l'auteur de La Place de l'étoile et Dora Bruder se retrouve à son tour au cœur d'un nombre croissant de romans. Après François-Henri Désérable, Pauline Dreyfus ou encore Christophe Jamin, c'est à présent Nicolas Bocq qui choisit la fiction pour rendre hommage au Prix Nobel de littérature 2014.

La couleur est affichée dès le titre de ce premier roman : Le Sortilège Modiano. Le sortilège en cause est celui dont Marc Viker, un avocat en fin de carrière, se trouve la victime consentante. Sans cesse, il plonge dans L'Horizon ou son Quarto Modiano, et y trouve l'appui nécessaire pour aller de l'avant. En particulier pour partir à la rencontre de son amour de jeunesse lors d'un congrès à Paris, et affronter les encombrants fantômes de son enfance.

Il faut avoir le goût du risque pour écrire un roman qui, dès le titre, multiplie à ce point les références à Modiano. Fatalement, le lecteur est tenté de comparer. Dans ce genre de cas, il se dit souvent : c’est du sous-Modiano. Voire du sous-sous-Modiano. Tel n'est pas le cas ici. L’histoire se révèle prenante, bien construite, bien menée. Les personnages, attachants. Le style, élégant, ne constitue pas pour autant une copie conforme de celui de Modiano. Les lecteurs familiers de l'écrivain retrouveront évidemment leurs repères dans ce beau texte, mais ceux qui ignorent L’Horizon pourront prendre également un plaisir certain à suivre ce récit qui sinue entre Bordeaux et Paris.


 

samedi 19 mars 2022

Gama, Heriford, deux vrais méchants réinventés par Modiano pour Chevreuse

Modiano n'a inventé ni Michel de Gama, ni Heriford, deux des personnages les plus troubles de son roman Chevreuse.

« Un certain Michel de Gama », « un certain M. Heriford ». Chez Patrick Modiano, il faut parfois entendre le texte autant que le lire. C’est le cas dans Chevreuse, quand le narrateur évoque les « méchants » du roman. Gama comme Heriford n’ont rien de certain, tout d’incertain. A commencer par leurs deux identités, éminemment fluctuantes. Dans les dernières pages, l’auteur se résout à fournir deux ou trois éléments sur ses personnages. Michel de Gama, qui se prétend de la famille de Vasco de Gama, s’appellerait en réalité Michel Degamat ou Renato Gama, tandis qu’une fiche des Renseignements généraux mentionne l’existence en 1944 d’« un certain capitaine Heriford, dont l’identité véritable n’est pas connue ». Immense flottement. 

En fait, les deux hommes ont la même origine. Modiano n’a inventé ni l’un ni l’autre. Ces noms si modianesques, ces personnages équivoques comme il les adore figurent noir sur blanc dans les archives de la police, au Pré-Saint-Gervais. L’un comme l’autre sont de mauvais garçons qui se sont connus à Paris durant l’Occupation, la « nuit originelle » de l’écrivain. Et, à découvrir leurs pedigrees véritables, troubles, entre marché noir, Gestapo, FFI et prison, on comprend que l’œil de Modiano ait été accroché par ces « braves garçons ». 

"Prière de rechercher aux prisons GAMA Rénato" (juillet 1945)

Renato Gama, dit René, nait à Rio de Janeiro le 6 juillet 1927. Sa mère, Renée, est française. Il arrive en France en 1928. « Individu dénué de tout scrupule », « malfaiteur très adroit », selon les rapports de police, le garçon qui traîne dans les cafés de Saint-Lazare n’a pas 18 ans quand, en 1944, il commence à travailler pour la « Gestapo géorgienne », une annexe de la Gestapo dirigée par un Géorgien de Paris, Chalva Odicharia, rue de Londres. Il y est très ami avec Hélène de Tranzé, un autre personnage qui a intéressé Modiano, indique Cédric Meletta dans Diaboliques (Robert Laffont, 2019).

En mai 1944, Gama est arrêté par les Allemands dans une sombre affaire de vente de machines à écrire. De nouveau arrêté en septembre 1944, mais cette fois-ci par les Forces françaises de l’intérieur (FFI), il est condamné à dix ans de travaux forcés. Il est libéré en 1948. Rattrapé par d’autres affaires, il retourne plusieurs fois devant les policiers, les juges, et en prison. Il meurt, à Paris, en 2008, à 81 ans. D’un premier mariage après guerre est né un fils, prénommé Patrick. 

Même terreau, même fumier, pour l’autre personnage inquiétant, « Heriford », « Hairford » ou encore « Hairdford » (l’orthographe fluctue dans les archives), dont le prénom pourrait être William. Les deux hommes se rencontrent semble-t-il en prison en 1944. Devant les policiers, Gama n’hésite pas à dénoncer tous ceux qu'il a côtoyés durant l'Occupation, dont son codétenu, le présentant comme un agent double ou triple, un faux « capitaine FFI », faux Lord, qui aurait « appartenu au Service de renseignements japonais appelé « Dragons noirs » ». Mais les recherches menées par la police pour retrouver cet Hairford restent vaines. 

"Gama a signalé un nommé Hairford"
(compte-rendu d'audition, 1944)

Cet Heriford connaissait la célèbre actrice et chanteuse Arletty, voisine et protectrice des Modiano pendant et après la guerre, quai Conti. David Alliot évoque cet épisode dans sa biographie, Arletty, Si mon cœur est français » (Tallandier, 2016), où il reproduit une note des Renseignements généraux de 1954 utilisée par Modiano. En s’appuyant sur ce document, David Alliot raconte comment Heriford propose son aide pour exfiltrer Arletty en août 1944, alors que les résistants commencent à mitrailler les fenêtres de l’actrice, éprise d’un officier allemand. L’appui se révèle de courte durée : début septembre, Heriford est démasqué et arrêté par les services de police américains.

De cet aventurier de haut vol, Arletty a laissé une description piquante : « Lord H., petit bonhomme, semelles surélevées, FFI par le haut, pantalon de marié par le bas ; l’air d’un marchand de cartes postales porno. Fallait voir la gueule du Lord.  » Dans Chevreuse, Patrick Modiano fait lui aussi tomber les masques respectables dont s’était affublé Heriford. Mais sur un autre ton, en demi-teinte, sans la gouaille d’Arletty. Au fil des pages, le « prétendu capitaine » se retrouve simplement dépeint comme un petit trafiquant rangé des voitures, « un peu vieilli », qui déjeune seul sur les Champs-Elysées, dans un Wimpy, une chaîne de restauration rapide disparue dans les années 1970. 

Dans le roman, Modiano brouille les pistes en attribuant à Heriford certains traits de Jean Normand, alias Jean Duval, un des protagonistes de l’affaire Ben Barka. Surtout, s’il part de personnages bien réels, il efface une grande partie des informations qu’il a pu glaner sur leur compte, et ajoute à son habitude une épaisse couche de brume sur son récit. Dans Chevreuse, il ne mentionne pas Arletty, qui aurait sans doute trop capté la lumière, au détriment du reste des personnages. Quant à Heriford, il oublie son pseudo-titre de Lord et son appartenance aux « Dragons noirs », dont d’autres auraient fait leur miel. Inutile d’en rajouter. « Certains écrivains peuvent avoir un style baroque. Moi, ma pente naturelle est de supprimer beaucoup de choses, de faire des ellipses », pour créer « des espèces de trous de silence », a-t-il commenté, en octobre, sur France Inter.

A lire aussi : Patrick Modiano et ses fantômes de papier (Le Monde) 

jeudi 21 octobre 2021

Quand Modiano devient un personnage de Christophe Jamin


Dans Passage de l’Union, Christophe Jamin fait du Prix Nobel de littérature un curieux personnage qui chamboule la vie d’un avocat parisien.
 
L’homme a une « allure peu commune ». Un très grand brun, mince, à la voix douce, qui hésite sur les mots, comme gêné d’avoir à vous parler. Puis il finit par se lancer, et vous jette à la figure des questions comme : « Votre client, François Yoanovitch… Ce nom ne vous dit rien ? Vraiment ? Et si je le transforme en Joanovici, cela ne vous dit toujours rien ? Ni celui de Monsieur Joseph ? »

Drôle d’animal que ce grand brun qui surgit sans prévenir dans la vie du narrateur de Passage de l’Union, un avocat parisien. Un soir, il semble faire le guet en bas de son domicile. Un autre jour, les deux hommes se toisent dans une librairie, « au rayon des rêves et des sciences occultes ». L’inconnu n’a visiblement qu’une envie : s’enfuir. Une troisième fois, l’avocat sur le point de plaider aperçoit le curieux personnage assis sur un banc, au fond de la salle d’audience. Lorsqu’il lui adresse la parole, ce spectateur inattendu en sait bien plus que lui sur son client, un meurtrier. A vrai dire, il paraît tout connaître des faits divers des dernières décennies, et des trafics en tous genres, surtout sous l’Occupation. Il se révèle même au courant des secrets de famille de l’avocat lui-même.

Christophe Jamin a bien été inscrit au barreau de Paris, avant d’enseigner durablement le droit civil. Pour son entrée en littérature, il signe une troublante fiction dans laquelle il joue son propre rôle, et dont tous les personnages semblent sortis d’un roman de Patrick Modiano. A commencer par Modiano lui-même, ce grand brun qui vient chambouler sa vie, et l’entraîne dans une autre époque. Soudain, on croise des uniformes vert-de-gris dans le métro, et l’ambigu Joseph Joanovici, le chiffonnier milliardaire, discutant ferraille dans un appartement parisien, à côté d’un cadavre.

Passage de l’Union confirme l’étonnante vitalité d’un genre littéraire insoupçonné : les romans dont Patrick Modiano est un personnage majeur. Il naît dès le milieu des années 1970, lorsque deux anciennes amies du tout jeune écrivain règlent leurs comptes avec lui dans des romans à clés : Myriam Anissimov avec Le Resquise (Denoël) en 1975, Betty Duhamel avec Gare Saint-Lazare (Gallimard), l’année suivante. Dans les deux cas, les portraits du jeune romancier au centre du récit ne sont guère flatteurs : certes charmants et bourrés de talents, « Antoine » comme « Nicolas » se révèlent fuyants, très maladroits avec les femmes, et capables de toutes les trahisons.

A l’époque, l’auteur de La Place de l’étoile (Gallimard, 1968) est à peu près le seul à pouvoir se reconnaître dans ces miroirs déformants. Depuis, le succès de Dora Bruder et Un Pedigree puis la consécration du Prix Nobel ont fait de Modiano un homme public, une figure atypique du monde des lettres, possible à peindre en clair-obscur comme à croquer en quelques traits : le grand homme, fasciné par l’Occupation, qui sillonne Paris et bute sur les mots. C’est ainsi que François-Henri Désérable l’imagine face à Romain Gary pour un extraordinaire numéro d’Apostrophes dans Un certain M. Piekielny (Gallimard, 2017). Il se trouve aussi au centre du Déjeuner des barricades, de Pauline Dreyfus (Grasset, 2017), récit de l’épique journée de mai 1968 durant laquelle le jeune prodige reçoit son premier prix littéraire dans un hôtel de luxe tandis que les étudiants jouent à la révolution.

D’une écriture élégante, malgré un léger surplus d’allusions à Modiano, Christophe Jamin avance avec brio dans cette veine. Pour les amateurs, le court Passage de l’Union peut être siroté comme un quinquina, un apéritif vieillot, délicat et un peu amer, à lire entre deux Modiano.

Passage de l’Union, Grasset, 135 pages, 14,90 euros.