samedi 28 janvier 2012

Modiano-Klarsfeld, une correspondance autour de Dora Bruder

Serge Klarsfeld en 2012 

Patrick Modiano a entretenu une correspondance suivie avec Serge Klarsfeld, avocat, président de l’Association des fils et filles de déportés juifs de France, qui a joué avec sa femme Beate un rôle majeur dans la recherche historique et la traque de criminels de guerre (Barbie, Brunner, Bousquet, Papon…).

Plusieurs lettres ou fragments des lettres de Modiano ont été publiées par Serge Klarsfeld dans Le Mémorial des enfants juifs de France, quatrième tome de La Shoah en France (Fayard, 2001), puis dans le "Cahier de L'Herne" consacré à Modiano (janvier 2012).

La première lettre publiée date du 26 mai 1978, peu après la publication par Klarsfeld du premier Mémorial de la déportation des juifs de France, un recueil de quelque 76.000 noms.
"Je voulais vous dire, en venant chercher le livre l’autre jour, combien je vous admire vous et votre femme pour ce que vous faites, écrit Modiano. Ce qui est désespérant, c’est de penser à toute cette masse de souffrance et à toute cette innocence martyrisée sans laisser de traces. Au moins, vous avez pu retrouver leurs noms (…)"

"J’ai été reconnaissant à cet homme de nous avoir causé, à moi et à beaucoup d’autres, un des plus grands chocs de notre vie", écrira Modiano plus tard, en 1994, dans son article "Avec Klarsfeld, contre l’oubli", en évoquant la lecture de ce premier Mémorial.
Il précise alors n’avoir "pas osé, à l’époque, prendre contact" avec Klarsfeld, ce que semble démentir la lettre de mai 1978.

Les autres lettres datent de 1994 à 1996. A l’époque, Patrick Modiano mène son enquête sur Dora Bruder, cette jeune fille fugueuse dont les parents ont passé un avis de recherche dans un Paris-Soir du 31 décembre 1941.
Tombé un jour de décembre 1988 sur cette annonce qui le frappe, Modiano a ensuite retrouvé les noms de Dora Bruder et de ses parents dans le premier Mémorial de la déportation des juifs de France.

A l'automne 1994, Modiano rencontre Serge Klarsfeld, sa femme Beate et son fils Arno. Klarsfeld lui confie plusieurs interrogatoires de miliciens enfuis de Lyon, passés en Italie puis rattrapés par la police. La lecture de ce dossier frappe l'écrivain. Une des femmes interrogées "cite des gens que mon père a croisés pendant l'Occupation", écrit-il à Klarsfeld le 27 octobre 1994. 

Dans le même courrier, Modiano transmet à son correspondant le texte de son article "Avec Klarsfeld, contre l'oubli" à paraître quelques jours plus tard dans "Libération". Dans cet article écrit à l’occasion de la publication du Mémorial des enfants juifs déportés de France, Modiano lance un appel à l'aide, pour obtenir des informations sur Dora Bruder

Serge Klarsfeld répond très vite à ce SOS, et lui transmet toute une série de documents et d'informations sur Dora Bruder. 
Le premier Mémorial des enfants juifs déportés de France

"J’ai été bouleversé par votre lettre et la photo de Dora Bruder et de ses parents, écrit ainsi Modiano à Klarsfeld le 23 mars 1995. Vous étiez le seul à pouvoir les sortir du néant."

En avril, Klarsfeld apporte à Modiano une nouvelle moisson d'informations sur Dora Bruder.

Patrick Modiano lui répond le 25 avril: "Tout ce que vous avez reconstitué sur ce qui s’est passé pour Dora Bruder et ses parents m’a de nouveau bouleversé", écrit-il notamment.

Le 20 juin 1995, Modiano remercie Serge Klarsfeld de lui avoir fait parvenir "la nouvelle édition du Mémorial des enfants où j’ai retrouvé Dora Bruder et d’autres enfants auxquels je pense chaque fois que je passe dans les rues de mon quartier." 
A propos de cette nouvelle édition, il emploie dans son courrier des mots très forts : "Pour moi, ce livre où vous avez rassemblé tous ces destins brisés, et où vous avez témoigné pour toute cette innocence que l’on a saccagée, est le plus important de ma vie."

Le 10 janvier 1996, Modiano se dit une nouvelle fois "bouleversé" par "les détails supplémentaires que vous m’avez donnés au sujet de Dora Bruder, et les photos."

Le 15 mars 1996, après avoir "pu travailler aux fichiers", Klarsfeld envoie un nouveau courrier à Modiano à propos de Dora Bruder. Il y recopie notamment 5 cartes de la police sur la famille Bruder. 

En juillet 1996, Klarsfeld écrit de nouveau à Modiano pour le mettre en contact avec "une Mme Topeza (...) qui a connu en 1942 l'institution catholique du bd de Picpus". 

Le 28 juillet 1996, Modiano remercie Klarsfeld pour "la photo de Dora avec sa mère et sa grand-mère", et évoque "un projet que j’aimerais mener à bien, grâce aux renseignements que vous m’avez donnés et aux pistes que vous m’avez ouvertes", référence au futur livre Dora Bruder.

Le 10 octobre 1996, Serge Klarsfeld confie des informations supplémentaires à Modiano, en particulier un document trouvé dans les archives de l'UGIF au Yivo Institute. 

Mars 1997 : première édition du livre Dora Bruder. Son auteur en envoie un exemplaire à Serge Klarsfeld, accompagné d'une courte lettre datée du 21 mars. "A ceux qui m'interrogent, je me permets de dire que vous m'avez mis sur certaines pistes qui m'ont été précieuses", y précise Modiano. 

La dernière lettre, en date du 3 avril, est la réponse de Klarsfeld à la lecture de Dora Bruder, "un beau livre sur elle et sur vous aussi". 

Klarsfeld a découvert qu'il n'est jamais mentionné dans le livre. D'où son irritation. "Permettez-moi (...) de remarquez que l'enquête, telle que vous la narrez, tient plus du roman que de la réalité, puisque vous m'effacez et pourtant Dieu sait que j'ai oeuvré pour découvrir et rassembler des informations sur Dora et vous les communiquer.  Je ne sais si cette disparition (...) est significative d'une trop grande présence de ma part dans cette recherche ou si c'est un procédé littéraire permettant à l'auteur d'être le seul démiurge". Plus loin, il avance une autre hypothèse : "Peut-être êtes-vous amoureux de Dora ou de son ombre et, comme nous l'avons cherchée ensemble, vous tenez à la garder pour vous-même, tout en la faisant aimer par un large public"


1 commentaire:

  1. Je comprend l'irritation de Klarsfeld et je me démande si Patrick a répondu pour s'excuser et faire clarté sur la question. Je suppose qu'il s'agit d'un simple procédé litteraire, le livre est un roman et pas un essai sciéntifique et donc on peut comprendre l'absence d'une citation de Serge.

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