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samedi 24 novembre 2012

Modiano et l'image : un numéro spécial des French Cultural Studies

A la suite d'un colloque tenu à Dublin en 2010, la revue French Cultural Studies publie ce mois-ci un très intéressant numéro spécial, entièrement en français, consacré à Modiano et l'image (volume 23, numéro 4, novembre 2012). 

"Les récits de Modiano sont truffés de détails aux couleurs fortes et sont constellés d’objets "modianiens", de vêtements faciles à visualiser, et d’images typographiques qui naissent de ses listes et de ses transcriptions de fragments, explique Dervila Cooke, qui a dirigé ce volume. Des images mentales demeurent longtemps dans l’imagination du lecteur, resurgissant avec de petites variations de texte en texte. 
Les personnages eux-mêmes sont des revenants, surtout ce jeune homme très grand et brun qui narre la plupart des histoires et qui est hanté par le souvenir d’un père brun au manteau bleu marine et d’une mère plutôt blonde. Notre héros se promène dans Paris, sans cesse traqué par une vague menace qui pèse sur sa quête de quelque chose d’indéfinissable, et trouve des refuges temporaires dans les livres et au cinéma. Les femmes qu’il aime portent des manteaux de fourrure ou des imperméables, voire des peignoirs éponge. D’autres, parfois moins aimées, portent des pantalons d’équitation. 
La description de l’image photographique, avec sa dynamique de présence-absence, est au coeur de ces écrits, tout comme l’illusion cinématographique, qui semble offrir un peu de cohérence aux narrateurs déstabilisés, mais seulement pour la durée d’un film. 
Le présent ouvrage, le premier à se consacrer uniquement à la thématique de l’image chez l’auteur, tente de nouer certains des fils épars de ces éléments dans son oeuvre, surtout, mais pas uniquement, dans les textes récents ou plus rarement étudiés."

Outre Dervila Cooke, les 9 articles réunis ici sont signés de spécialistes tels que Colin Nettelbeck, Alan Morris, Christian Donadille, Lourdes Carriedo, Jurate Kaminskas, et Zeno Zelinsky. 

Plusieurs des articles incluent des analyses de Dans le café de la jeunesse perdue et de L’Horizon, tandis que d’autres étudient les albums illustrés. Alain Nahum, réalisateur du film Des gens qui passent, évoque, dans un entretien, cette adaptation d’Un cirque passe.

Les différents articles et la revue entière peuvent être achetés sur le site de l'éditeur, Sage Publishing, qui propose également l'accès gratuit à des résumés des articles. 
Il est également possible d'appeler l'éditeur ou de lui envoyer un mail : 
Tel: +44 (0)20 7324 8701 
peter.woolley@sagepub.co.uk 

samedi 7 janvier 2012

Sempé, Modiano et la naissance de Catherine Certitude

Dessinateur français, né à Bordeaux le 17 août 1932, Jean-Jacques Sempé est l'auteur avec Modiano de l'album Catherine Certitude (1988).

Un après-midi où il marche rue de l'Université, Sempé voit Modiano et sa femme arriver vers lui: "Ils étaient à une centaine de mètres. Je me suis dit, cette fois, c'est moi qui propose qu'on travaille tous les deux. Et je vais même inventer le sujet! Ma fille s'appelait "Catherine" à l'époque - elle a depuis choisi le beau prénom de sa grand-mère, Inga - et elle me séduisait par son aplomb, ses enthousiasmes. Il m'arrivait, pour rire, de l'appeler "Catherine Certitude". Quand je suis arrivé à la hauteur des Modiano, avant que Dominique ouvre la bouche, j'ai dit, sûr de moi: "Alors, voilà, nous allons écrire l'histoire d'une petite fille, danseuse, myope, qui porte des lunettes, qui va partir à New York, et qui s'appelle "Catherine Certitude". Maintenant, on s'y met!" 
(Propos cités dans Sempé, Un peu de Paris et d'ailleurs, éd. Martine Gossieaux, 2011).

"Une fois le thème établi, on s'est vus assez régulièrement pour préciser l'histoire, le décor. Je dessinais de mon côté, et puis on discutait des scènes, il me montrait des textes, on a beaucoup échangé."
(Propos recueillis par Raphaëlle Guidée et Maryline Heck pour le "Cahier de L'Herne" consacré à Modiano, janvier 2012).

Sempé a débuté sa carrière en fournissant des dessins d’humour à de nombreux magazines, dont "Paris Match", "L’Express", le "New Yorker" et le "New York Times". Il publie en 1962 son premier album, Rien n’est simple, qui sera suivi de plus de vingt autres, dont Tout se complique, Monsieur Lambert, Un léger décalage, etc.
Pour le public jeune, il est notamment l’auteur avec René Goscinny du Petit Nicolas (5 volumes dans les années 1960).

lundi 28 novembre 2011

Paris de ma jeunesse, Le-Tan préfacé par Modiano


Patrick Modiano a préfacé Paris de ma jeunesse, un album de son ami Pierre Le-Tan, publié par les éditions Aubier en octobre 1988.

Dans cet album, Pierre Le-Tan évoque à travers textes et dessins en noir et blanc quelques lieux et quelques figures qui ont marqué son enfance et sa jeunesse parisienne : la place Breteuil, les quais de la Seine où sa nounou l’emmenait en promenade, la rue du Quatre-Septembre, la « pauvre petite fille riche » Barbara Hutton, Martine Carol, le docteur Van Son, le couturier Jacques Fath, etc. Aux souvenirs se mêlent ici et là des éléments sortis de son imagination. 

"C’est un Paris perdu que ce « Paris de ma jeunesse ». Un Paris que l’on revisite en rêve, écrit Patrick Modiano dans sa préface. Vous aurez beau chercher à tâtons l’interrupteur, la lumière restera voilée. Vous aurez beau tendre l’oreille au milieu d’un carrefour silencieux, vous n’entendrez rien de ce que vous disent Martine Carol et la pauvre Barbara Hutton – juste un bruissement, « l’inflexion des voix chères qui se sont tues ». "


Juste avant de mourir en 2019, Pierre Le-Tan a préparé une deuxième version de ce livre, nettement enrichie par rapport à la précédente. Elle a été publiée par les éditions Stock en novembre 2019, peu après son décès. 

vendredi 11 novembre 2011

Dieu prend-il soin des bœufs ?, de Modiano et Garouste


Gérard Garouste
Dieu prend-il soin des bœufs ? est un livre de Patrick Modiano (texte) et Gérard Garouste (lithographies)

Publié en novembre 2003 aux éditions de l'Acacia (Paris), le livre est présenté dans un coffret blanc contenant deux cahiers séparés. Le premier comporte le texte de la nouvelle de Patrick Modiano, imprimé et illustré de 41 lettrines de Gérard Garouste. Le second est composé de 32 lithographies en couleurs, où le texte se trouve calligraphié, mêlé aux images.

Il s’agit d’un ouvrage de bibliophilie, tiré à seulement 160 exemplaires.
Les exemplaires de tête numérotés de I à XX, enrichis à la gouache par Gérard Garouste, sont vendus au prix de 7.500 euros. Les exemplaires numérotés de 1 à 125 sont vendus 2.700 euros.
Le produit de la vente est destiné à La Source, une association d’ « insertion artistique » créée par Gérard Garouste.
Voir la présentation du livre sur le site de La Source

Encore une histoire de chien…
« Le chien noir du chagrin leva lentement la tête », lit-on sur l’une des premières pages. Un chien apparaît d’ailleurs dès le dessin de couverture.

L’ouvrage a reçu en octobre 2005 le premier Prix Jean Lurçat, qui récompense un ouvrage de bibliophilie. Créé en 2005 et doté de 7.500 euros, le prix est dû à l'initiative de Simone Lurçat et destiné à encourager l'art de la bibliophilie. Il a pour objet de perpétuer le souvenir de Jean Lurçat (1892-1966), membre de l'Académie des Beaux-Arts, peintre, rénovateur de l'art tapisserie qui s'est aussi illustré dans l'art de la bibliophilie.
Les textes de l'ouvrage couronné sont composés à la main par les typographes de l'Atelier du Livre à l'aide du caractère dit «Romain du Roi» et imprimés sur les presses typographiques de l'Imprimerie Nationale. Les lithographies originales de Gérard Garouste ont fait l'objet d'un tirage spécial sur les presses de Franck Bordas.
Le jury, présidé par Arnaud d'Hauterives, secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts, était composé de Pierre Rosenberg de l'Académie française, des peintres Jean Cortot et Guy de Rougemont, du graveur Jean-Marie Granier de l'Académie des Beaux-Arts.
Le prix a été remis aux lauréats sous la Coupole de l'Institut de France, quai Conti, lors de la séance solennelle de rentrée de l'Académie des Beaux-Arts, le 23 novembre 2005.

Le titre du livre renvoie à un passage de la Bible.
Saint Paul s’y interroge sur la parole de Dieu, le sens à donner aux métaphores divines, et la charité.
« C’est bien dans la Loi de Moïse qu’il est écrit : Tu ne muselleras pas le bœuf qui foule le grain, dit Saint Paul dans sa Première épître aux Corinthiens. Dieu prend-il soin des bœufs? N’est-ce pas pour nous qu’il parle, évidemment ? Oui, c’est pour nous que cela a été écrit : celui qui laboure doit labourer dans l’espérance, et celui qui foule le grain, dans l’espérance d’en avoir sa part. »

La publication de cet ouvrage a donné lieu à une séquence intitulée "Le pinceau et la plume" dans le magazine télévisé Ubik, diffusé sur France 5 le 24 janvier 2004. Elle comportait notamment des interviews de Gérard Garouste et Patrick Modiano.


A lire à propos de ce livre :
"Texte à images, images de textes : Dieu prend-il soin des boeufs? de Patrick Modiano et Gérard Garouste", une analyse d'Alan Morris, publiée dans le numéro spécial "Modiano et l'image" de la revue French Cultural Studies (novembre 2012).

A propos de Gérard Garouste et de la religion

dimanche 9 octobre 2011

Pierre Le-Tan & Patrick Modiano

Pierre Le-Tan, autoportrait (2012)
Dessinateur, né en 1950, Pierre Le-Tan a été révélé par le magazine "The New Yorker"  en 1969 qui, depuis, publie régulièrement ses dessins en couverture. Il collabore à de nombreuses publications et réalise des couvertures de livres en France et à l’étranger.

Pierre le Tan a publié de nombreux livres, dont certains en collaboration avec Patrick Modiano.


A lire sur ce blog, un portrait: Pierre Le-Tan, promeneur mélancolique


Collaborations avec Patrick Modiano :
-Memory Lane (1981)
-Poupée Blonde (1983)

Pierre Le-Tan a également illustré les couvertures des versions de poche d’une grande partie des livres de Patrick Modiano, avant que la collection Folio ne remplace ses dessins par des photographies en noir et blanc. 



Modiano a publié un compte rendu du premier livre « en solo » de Pierre Le-Tan, Rencontres d’une vie 1945-1984 (Aubier, coll. « Albums », 1986) dans Le Monde des livres, 24 octobre 1986.

En 1988, Patrick Modiano a préfacé Paris de ma jeunesse, un album dans lequel Pierre Le-Tan évoque par les dessins et les textes quelques lieux et quelques figures qui ont marqué son enfance et sa jeunesse parisienne.

A l’occasion de la rétrospective Le-Tan à Madrid en 2004, Modiano a aussi écrit un texte racontant notamment sa rencontre avec le dessinateur.


Dans Album (Aubier, 1990), magnifique recueil de dessins et de textes « sur différents thèmes qui me sont chers », Le-Tan consacre deux pages à Patrick Modiano. Un portrait en couleurs accompagne une évocation de quelques personnes qu’ils rencontrèrent ensemble « à la recherche de je ne sais quelle information, d’un morceau de puzzle égaré » : un vieux tunisien très élégant, l’acteur Simon De Brier, un ancien photographe mondain, Jacqueline Auriol…

On retrouve aussi dans cet Album plusieurs dessins qui illustrent, dans une version parfois légèrement différente, Memory Lane (le bottier de Paul, le bar Le Scarlett, le Corner Bar…) et Poupée blonde (le marin du Grand large).
L’album est par ailleurs dédicacé à « Plum et Dominique, amies inséparables », Plum étant l’épouse de Pierre Le-Tan, Dominique, celle de Patrick Modiano.



Deux sites pour aller plus loin :
-celui de la galerie Martine Gossieaux (Paris)
-celui (superbe) de la galerie Papers (Bruxelles).




samedi 8 octobre 2011

Pierre Le-Tan, promeneur mélancolique

Il a dessiné des publicités pour la mode, des tableaux, des couvertures pour plus de cent livres. Grand collectionneur, il conçoit aussi des décors et des meubles. Rencontre avec un artiste peu connu, aussi atypique que son ami Patrick Modiano.

Affiche dessinée
par Pierre Le-Tan (1998)
Pierre Le-Tan ? Son nom ne vous dit sans doute rien, mais vous connaissez ses dessins. De fins traits noirs, des ombres hachurées, le tout rehaussé d'un peu d'aquarelle. Il a dessiné les couvertures de plus de cent livres en France et aux États-Unis. Illustré des publicités pour les Galeries Lafayette, Suez, Gucci, Lanvin et même la Jouvence de l’Abbé Soury. Il a aussi imaginé les drôles de décors de Quadrille, le film de Valérie Lemercier. À cela s'ajoutent des tableaux, des affiches de cinéma, deux livres conçus avec Patrick Modiano et une quinzaine d'ouvrages signés de son seul nom, texte et images. De vrais bijoux, étincelants de finesse et d'ironie.

 Le Musée national d'Art moderne de Madrid lui a consacré une grande rétrospective il y a deux ans. Mais rien de tel en France où Pierre Le-Tan reste dans l'ombre. Au point que, flairant la supercherie littéraire, certains ont cru qu'il s'agissait d'une invention de Modiano, comme Ajar avec Gary ! D'autres ont pensé avoir affaire à un vieillard. Comment imaginer qu'un homme de moins de 80 ans consacre son temps à tracer des portraits de Gide, Colette, du couturier Jacques Fath, de l'ex-empereur Bao-Daï et autres figures parfois bien oubliées ? La rumeur l'a aussi donné pour homosexuel, vu le nombre de jeunes marins, de gigolos et d'amateurs du sexe fort que l'on trouve au fil de ses dessins.

Rien de tout cela, pourtant. Ce matin-là, quand on sonne à la porte de son appartement parisien, en face du Palais-Bourbon, c'est son dernier fils, Édouard, 3 ans, qui ouvre. Crayon en main. Le-Tan arrive dans la foulée, finissant de boutonner une chemise rayée rose, sur un pantalon de la même couleur. Il a 56 ans, les cheveux poivre et sel. Jeune père, jeune grand-père aussi. " J'ai changé de vie il y a quatre ans, déménagé, et je travaille moins ", nuance-t-il. Mais tout de même. Un ou deux livres en gestation. Des meubles peints et des décors à inventer pour quelques particuliers fortunés. Dans l'ancien pied-à-terre de Jean Cocteau au Palais-Royal, il a récemment habillé l'escalier d'un vaste trompe-l'oeil, avec de faux tableaux représentant les amis du poète : Colette, le décorateur de théâtre Christian " Bébé " Bérard, Jean Desbordes... Des traits d'une élégante sécheresse, nimbée de nostalgie. " Notre époque d'ordinateurs et de téléphones portables est quelque chose qui m'est totalement étranger, dit-il. Avec l'âge, je suis de plus en plus mélancolique. Comment exprimer cela ? Tristesse... Regrets... Le temps qui passe... " Comme son ami Modiano, il laisse ses phrases en suspens. " On n'a pas forcément des pensées très... "

Une enfance bourgeoise et artistique

Comme Modiano aussi, Le-Tan scrute avec sa plume ou son stylo l'époque de la jeunesse de ses parents. À la recherche peut-être de secrets enfouis ou du paradis perdu. Son père, Le-Pho, peintre vietnamien, fils d'un vice-roi du Tonkin, vient en Europe en 1931 pour terminer ses études aux Beaux-Arts et visiter les musées. Il s'y installe définitivement en 1937 et épouse après la guerre la fille d'un officier français. Nés dans les années qui suivent, Pierre Le-Tan et son frère vivent une enfance bourgeoise et artistique rue de Vaugirard, à Paris. " J'étais un garçon un peu bizarre, qui préférait les musées et les antiquaires au foot, se souvient-il. Je regardais mon père peindre. En guise de jouets, il me donnait des cartes postales de tableaux ou d'estampes japonaises, ainsi que de vieux livres chinois ou japonais. C'est en regardant tout cela que j'ai appris à dessiner. J'ai été imbibé. Très tôt, j'ai su que, pour moi, c'était cela et pas autre chose : le dessin, et les objets d'arts. "

Le dessin, avant tout. À 17 ans, sur les conseils d'un ami de sa mère, américain, il envoie ses premières vignettes au New Yorker. Le prestigieux magazine de l'intelligentsia américaine en retient quelques-unes avant de publier deux couvertures de Le-Tan. " J'avais dix-neuf ans, j'habitais encore chez mes parents et je n'ai même pas pensé à toucher les chèques... " C'est le démarrage en fanfare d'une jolie carrière américaine. Tout en habitant Paris, il collabore régulièrement au New Yorker et prend pour agent Ted Riley, qui représente également Sempé et Steinberg. Il alimente ainsi en dessins les éditeurs, journaux et magazines d'outre-Atlantique, du New York Times à Vogue en passant par Fortune. Il publie aussi sur place plusieurs albums pour enfants et commence à créer des couvertures de livres pour les recueils d'anecdotes de son ami John Train, auteur notamment de Famous Financial Fiascos. De nombreuses suivront, pour Marcel Aymé, Mario Soldati, Harry Mathews, Peter Carey, Raymond Carver... et, bien sûr, Patrick Modiano. 



Couverture dessinée
par Pierre Le-Tan

Leur rencontre date de 1978. Une histoire étonnante. " J'ai découvert ses livres, il y avait des ambiances qui me touchaient", raconte Le-Tan. Et pour cause... Car quand il en parle à son père, celui-ci lui répond : " Modiano ? Mais oui, j'ai très bien connu ses parents à Paris, pendant la guerre... Nous nous fréquentions. " Les familles s'étaient ensuite perdues de vue. Autant dire que lorsque Pierre Le-Tan prend contact avec le jeune écrivain, ils sont en terrain de connaissance. Dans Memory Lane, le premier livre qu'ils concoctent ensemble, ils mettent en scène une galerie de personnages mais aussi de lieux qui ont hanté leurs enfances. Le Corner Bar, boulevard Malesherbes. Une villa au cap d'Antibes. La façade lézardée d'un bottier de luxe... " Je sentais que tout cela allait disparaître et qu'il fallait le fixer ", explique Le-Tan. Un bon résumé de son travail, qui rappelle souvent celui de Sempé

Nostalgique, il sait aussi se 
Un sac Le-Tan
montrer féroce. Un exemple ? Les Lettres de Marik Loisy (Aubier). Un pastiche qui réunit les écrits " les plus émouvants " d'un hypothétique grand homme " qui marqua profondément tant d'éminents esprits de sa génération ". C'est du moins ce qu'affirme la préface. Car les neuf courtes missives qui suivent se révèlent plus banales les unes que les autres. Comme celle-ci, adressée " à Monsieur et madame Congre " : " Nous passons d'excellentes vacances à Bonneville. Le temps est malheureusement maussade. Le casino est fermé. Tant pis. Bien à vous, Marik. " En regard de la lettre, une assez sinistre vue de la promenade du bord de mer à Bonneville.

Mélange de tendresse et de cruauté

Tout Le-Tan est là, qui se penche sur ses personnages "comme un entomologiste qui examine les insectes, avec un mélange de tendresse et de cruauté ", confie-t-il. L'insignifiant Marik Loisy se retrouve ainsi épinglé comme un papillon pâlot. Plusieurs ouvrages de la même veine paraîtront. Paris de ma jeunesseÉpaves et débris sur la plage... Son chef-d'oeuvre : Album, un magnifique scrapbook très coloré dans lequel Le-Tan réunit souvenirs de voyages, photos d'amis disparus, très jolis textes écrits à la main et, bien sûr, des centaines de dessins, le tout dans un savant désordre. On y croise Greta Garbo et Christian Lacroix, Marie-Laure de Noailles et Mick Jagger. On passe de Menton à Macao, avec un crochet par l'Angleterre, pour visiter l'ancienne maison du photographe Cecil Beaton, avec ses extravagants meubles "néo-rococo". Au détour d'une page, on tombe sur une " boîte à mégots " créée par Picasso, de surprenantes chaussures en forme de pieds signées Cardin ou encore une chaise percée trouvée à Versailles.

Les objets, c'est l'autre passion de Pierre Le-Tan. Il a commencé à les collectionner à 7 ou 8 ans, sous les encouragements de son père. Le feu n'est toujours pas éteint. " Il est capable de disparaître plusieurs jours à la recherche d'un buste antique dont on lui a parlé ", témoigne Patrick Modiano dans un texte qu'il a consacré à son ami. Il y a dix ans, après avoir amassé plusieurs centaines d'oeuvres de Bérard, Le-Tan a cédé l'essentiel de sa collection néo-romantique et surréaliste chez Sotheby's, à Londres. " Les gens se remettaient à parler de cet artiste très oublié, et cela m'intéressait moins. Tout à coup, les choses deviennent vulgaires... Aujourd'hui, j'ai le catalogue de la vente, avec des notes très bien faites, cela me suffit. " Depuis, il s'est lancé dans d'autres quêtes, écumant les magasins d'antiquités et les enchères à la recherche de tableaux, statues et autres vestiges de l'art religieux du xvie siècle. Mais où caser ses nouvelles acquisitions, alors que l'appartement déborde déjà de beaux livres, de gravures, de terres cuites, de bustes en marbre ?

L'entretien est fini, le carnet de notes rangé. Une dernière question, tout de même, sur le Vietnam, et voilà Le-Tan qui devient soudain volubile. " Non, je ne suis jamais allé dans ce pays. Je préfère rester sur un Vietnam un peu mythique. En revanche, je me sens très asiatique. J'habite à Paris, j'ai trois grands enfants juifs de nationalité britannique, un petit dernier à moitié africain ; mais être asiatique, pour moi, c'est un fait. J'ai un physique d'Asiatique. Je me comporte comme un Asiatique, avec cette façon d'être, cette réserve propre aux Asiatiques. Je suis aussi asiatique dans ma façon de dessiner des choses plutôt simples, avec des traits précis, minutieux, même quand il s'agit de représenter le flou. " Et derrière ses lunettes d'écaille rondes, comme dans l'Indochine des années trente, il plisse les yeux en souriant... 

Pierre Le-Tan, dessinateur asiatique ? Pourquoi pas. Il esquisse souvent des paysages très occidentaux, des avenues haussmaniennes désertes, les quais du port de Dublin, l'enseigne d'un bar de nuit qui brille au fond d'une rue sans nom, une cour d'immeuble, un garage en banlieue. Mais à chaque fois figure un petit personnage solitaire et fragile, comme un voyageur sous une ombrelle trouée. Ce promeneur mélancolique, c'est lui.

Denis Cosnard
© Série Limitée n° 046 du 08 septembre 2006