dimanche 29 mars 2020

Sur les traces de Brainos, « un homme assez douteux »


« Un homme assez douteux. La cinquantaine ». 



Quand le narrateur d’Encre sympathique, qui travaille dans une agence de détectives, demande à son patron des précisions sur Georges Brainos, voici à peu près tout ce qu’il obtient. Une description floue, assortie d’une adresse – 194, avenue Victor-Hugo, dans le 16e arrondissement – et d’un curriculum vitae au conditionnel : « Il est domicilié à Paris, mais il aurait dirigé des salles de cinéma à Bruxelles. »

Le douteux Brainos que Hutte a tant de mal à décrire mérite doublement que l’on se penche sur son cas. Il constitue en effet un personnage important du Modiano millésime 2019. C’est lui qui déclenche l’histoire, en demandant à l’agence Hutte une enquête sur une dénommée Noëlle Lefebvre, enquête confiée au narrateur. 

En outre, il fait partie des figures qui circulent d’un roman de Modiano à un autre, et donnent à cette œuvre une remarquable unité, au point que chaque opus peut être considéré comme un chapitre d’un seul grand livre. C’est d’ailleurs également le cas de Hutte, dont l’agence était déjà au cœur de Rue des boutiques obscures (1978).


Patrick Modiano s’était intéressé une première fois à Brainos dans L’Horizon, en 2010. 



Son nom apparaissait rapidement dans une liste de locataires d’un immeuble du 16e arrondissement, tandis que l’adresse du 194, avenue Victor-Hugo était attribuée à un autre personnage, André Poutrel, « un toubib ». Et comme celui d’Encre sympathique, le narrateur de L’Horizon soulignait alors que le temps avait eu raison de l’hôtel particulier de l’avenue Victor-Hugo : « Ce numéro était maintenant celui d’un grand immeuble neuf avec des baies vitrées. » 

D’où sortent ce Brainos et son adresse parisienne ? Une fois de plus, l’écrivain n’a rien inventé. Durant la seconde guerre mondiale, un Georges Brainos vivait effectivement dans le petit hôtel particulier du 194, avenue Victor-Hugo, entre le square Lamartine et la Porte de la Muette, rasé au début des années 1960 pour faire place à un immeuble moderne. C’était un homme d’affaires russe, vraisemblablement d’origine juive, dont le parcours n’a pu que marquer Modiano. 

Georges Brainos nait le 8 novembre 1906 à Saint-Petersbourg, alors capitale de l’empire russe. A quel moment quitte-t-il la ville ? Sa famille a-t-elle fui la Russie avant ou après la révolution de 1917 ? Aucune certitude. Un autre Brainos, Aaron Israël, qui était né en 1888 à Kiev et pourrait être l’oncle de Georges, était arrivé à Paris bien avant 1917. Il avait été incorporé dans l’armée française comme médecin auxiliaire dès la fin 1914, et y avait exercé durant toute la guerre, avant d’être naturalisé en 1920. Devenu Arnold Brainos et responsable d’une clinique avenue Montaigne, ce médecin acquit une certaine notoriété le 6 février 1934, lorsque, passant fortuitement à proximité de l’émeute, place de la Concorde, il prodigua des soins à quelque 275 blessés.

De Georges Brainos, les premières traces précises remontent à 1928. À 22 ans, le jeune Russe travaille alors pour la Metro-Goldwyn-Mayer, la grande compagnie de cinéma américaine fondée quelques années plus tôt par Marcus Loew. 


Une opération de promotion organisée par Brainos pour la sortie de King Kong (1934)
 Il est nommé à la tête du Caméo, un cinéma de Lille ouvert en 1924 et devenu rapidement l’une des principales salles de la ville. L’hebdomadaire Les Spectacles ne tarit pas d’éloges sur ce choix : « D’une extrême affabilité, d’une grande courtoisie, M. Brainos s’est immédiatement imposé comme directeur de grande classe. Contrairement à ce que l’on croit couramment, rien n’est plus difficile que l’exploitation qui exige un doigté parfait et un tact irréprochable pour tenir la clientèle. M. Brainos les possède au plus haut point, c’est dire si le Caméo est en de bonnes mains. » 

Cette première expérience est visiblement concluante. En 1933, le Motion Picture Herald signale que Brainos, jeune et plein d’humour, a dorénavant pris la direction de deux salles à Bruxelles : le Crystal Palace et le Rex. 

Il y montre un sens évident du marketing. En 1934, pour la sortie d’un film de Doublepatte et Patachon, il fait circuler une voiture surmontée de deux poupées représentant le duo. Deux mois plus tard, il promène dans les rues un énorme King Kong. Peu après, l’entrée de ses cinémas est décorée de Laurel et Hardy en carton pâte.


En 1938 et 1939, on donne ensuite « l’affable M. Brainos » à la tête de L’Olympia, à Paris, puis, à Bruxelles, du Vog, qui remplace le Studio Louise, et de la nouvelle salle de la porte de Namur, Le Roy. 



Mais avec la guerre, l’affable, le courtois, l’irréprochable Georges Brainos donne une autre image de lui-même. Fabienne Jamet, la tenancière du One-Two-Two, l’un des bordels de luxe de l’époque, livre un témoignage marquant dans ses mémoires (One-Two-Two : 122 rue de Provence, Olivier Orban, 1975). Après avoir évoqué Joseph Joanovici, le ferrailleur milliardaire en affaire avec la Gestapo française de la rue Lauriston, elle passe à un autre client de marque de son établissement, Brainos, qu’elle orthographie par erreur Brennos : 

« Brennos vivait du même genre de business. Russe blanc, des manières de prince, il s’était dépêché d’acheter au début de l’Occupation un hôtel particulier, avenue Victor-Hugo. Le voilà qui tombe amoureux de moi. Mais à un point ! Jusqu’à venir m’offrir une rivière de diamants au One. Je l’ai refusée. Marcel [Jamet] était mon amant. Ça ne lui aurait pas plu du tout que je porte les bijoux d’un autre. Brennos a été chic. 
Nous sommes restés bons amis et, pour me faire plaisir, il a fait venir spécialement une bicyclette de Belgique pour l’anniversaire de ma filleule. Un très brave type, un peu dingue. Il allait à Levallois, accompagné de deux feldgendarmes, acheter aux ferrailleurs tous les vieux camions, les voitures bonnes pour la casse, les pneus usés et revendait le tout aux Boches. Il y gagnait des milliards. 
Dès qu’il a senti tourner le vent de la guerre, il n’a pas attendu, comme Joano, qu'on le lapide. Il a filé en Amérique du Sud, via l’Espagne. »

Dans Les Lettres françaises, le journal créé dans la clandestinité par Jacques Decour et Jean Paulhan, on trouve en décembre 1946 une autre allusion au personnage, sous la plume de l’écrivain d’origine roumaine Silvain Reiner : « Tachez de savoir ce qu’est devenu Brainos… C’était un grand richard… Il a fait de la bonne collaboration… S’ils ne l’ont pas fusillé, il doit être très bien maintenant. » 



Les archives tendent à confirmer cette face sombre du « très brave » Georges Brainos. En janvier 1946, Le Moniteur belge indique qu’il a fait l’objet d’une mesure de séquestre, prise le 8 août 1945. 


La justice française prend le relais. Le 23 avril 1948, la cour de justice de la Seine condamne « le nommé Brainos (Georges) », « directeur de cinéma à Paris ». Absent à son procès, il se voit infligé par contumace une peine plus que symbolique : la confiscation totale de ses biens présents et à venir.
La condamnation de Brainos publiée au Journal officiel (avril 1948).  
La confiscation porte notamment sur le 194, avenue Victor-Hugo. 



Ce « petit hôtel particulier à la façade de brique et de pierre », selon la description de Modiano, était occupé avant guerre par un industriel et homme politique de droite, Fernand Wiedemann-Goiran, ainsi que sa famille. En juin 1940, il embarque pour Londres avec ses deux fils aînés. En juillet, exilé, il ne prend pas part au vote des pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Sa résidence de l’avenue Victor-Hugo fait l’objet d’une première réquisition officielle par les autorités d’Occupation en décembre 1942, et d’une seconde le 1er février 1943, selon les documents cités par Cécile Desprairies dans son ouvrage Paris dans la Collaboration (Seuil, 2009). 

Bien sûr, « il y a des blancs dans cette vie », comme l’écrit Modiano dès la première ligne d’Encre sympathique. Beaucoup de blancs, même. Comment Brainos a-t-il atterri en Belgique ? Avait-il une famille ? A-t-il été propriétaire du dancing La Marine et du restaurant de la rue Marbeuf qui lui sont attribués dans le roman ? Qu’est-il devenu ? Puisqu’il n’a pas été fusillé, a-t-il vraiment fui en Amérique latine, comme l’écrit Fabienne Jamet, ou est-il mort à Lausanne, comme dans la version de Modiano ? 

Autant de questions sans réponse à ce stade. En revanche, on imagine facilement ce qui a piqué l’attention de Patrick Modiano dans l’histoire de cet « homme assez douteux ». À commencer par la sonorité exotique de son nom, proche de celle d’Aimos, un comédien excentrique que l’écrivain a évoqué lui aussi dans plusieurs livres.


Albert Modiano, le père de Patrick Modiano

Surtout, Georges Brainos présente nombre de points communs avec les parents de Modiano, tels que ce dernier les a dépeints. 



Le cinéma en Belgique avant et au début de la guerre, c’était le domaine de sa mère, lorsqu’elle s’appelait encore Louisa Colpijn, et qu’elle tournait dans des films à Anvers, de 1939 à 1941. Ces années-là, elle aurait bien pu croiser Brainos, à la faveur d’une avant-première. Puis, installée à Paris, elle a rencontré Albert Modiano, un juif qui vivait d’expédients, et faisait du marché noir, parfois avec des collabos, voire avec des agents de la Gestapo. Pas un « grand richard » ni un milliardaire, comme Georges Brainos, non, mais un homme un peu trouble tout de même. Quant au portrait de Brainos que Modiano dessine à la fin de son livre, n’est-il pas aussi celui de son propre père : « des cheveux noirs ramenés en arrière », « des yeux noirs », une allure de « Grec ou (de) Sud-Américain » ? 

Une fois encore, Patrick Modiano a, sans l’afficher, pioché dans le demi-monde de la Collaboration et animé un personnage réel dont il est loin de tout dire dans son roman. Il tait en particulier son comportement pendant la guerre, sa fuite et sa condamnation. 

A la fin d’Encre sympathique, Noëlle Lefebvre éprouve un léger étourdissement, en entendant parler de Brainos. « Le nom « Brainos » n’était désormais pour elle qu’un clignotement de plus en plus faible, celui d’un phare quand on s’éloigne du rivage. » Il en va de même pour le lecteur, une fois le volume refermé.

14 commentaires:

  1. Merci cher Denis. Ce 'petit topo' s'accorde parfaitement au contenu du nouveau livre auquel je travaille.

    Amicalement,

    France

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    1. Merci beaucoup. Sur quel sujet porte votre projet ?

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    2. Rebonjour Denis,

      Un projet sur l'onomastique. Je ne manquerai pas de vous tenir au courant. Amities, France

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  2. Fascinant comme tout autour de l'oeuvre de Patrick Modiano. Merci.

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  3. Ce commentaire a été supprimé par son auteur.

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  4. Merci Denis. Vos propos sont toujours éclairants (et fascinants. Avez-vous actuellement des projets littéraires ? Bien amicalement,

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    1. Merci vous êtes trop gentil. Oui, divers projets en cours, mais rien de totalement abouti encore. Amitiés.

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  5. Bonjour Denis, Très intéressant article, précis, comme toujours, alternant texte et documents. Je sais maintenant qui est "Brennos". Pour ma part, en ces temps troublés, je lis, lis, lis. Le journal littéraire de Léautaud (quelques milliers de pages), le journal sous l'Occupation, de Jouhandeau, tout cela très intéressant.
    Et je vous lis aussi dans Le Monde, où vous semblez beaucoup "sur le pont". Amicalement, --Cécile

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    1. Merci beaucoup, Cécile. Bonnes lectures durant ce confinement. Denis

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  6. Fascinant. Merci pour ce travail de recherche qui permet de colorier les recoins de l’univers modianesque.

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  7. C'est la première fois que je mets un vissage sur le nom Albert Modiano.
    Merci.

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