mardi 26 mai 2026

Le prochain Modiano retitré "L'Eléphant"

 


Un an après son livre-enquête 70 bis, entrée des artistes, cosigné avec Christian Mazzalaï, Patrick Modiano s'apprête à publier un nouveau roman. 

Son titre a changé. Celui initialement annoncé, Derrière les vitres, a été remplacé sur les sites des libraires, courant juin, par L'Eléphant. 

Il sortira le 1er octobre 2026, toujours dans la collection blanche de Gallimard. Le prix annoncé  est de 19 euros. 

Quel éléphant se cache derrière les vitres ? Comment le même livre peut-il porter des titres aussi différents ? Mystère à ce stade. 

L'expression "derrière les vitres" était déjà apparue plusieurs fois sous la plume de Patrick Modiano, grand arpenteur des villes en général, de Paris en particulier, toujours curieux de ce que peuvent cacher ses façades et ses fenêtres. 

Dans le roman Villa Triste, en 1975, on trouve ce passage : "Les cafés se succédaient. Derrière les vitres du dernier, quatre jeunes garçons aux coiffures à crans, jouaient au baby-foot."

Dans son texte autobiographique Ephéméride, en 2001, Patrick Modiano écrivait : "Les dimanches soir d'hiver, le vent soufflait sur la place du Panthéon. A droite, une lumière derrière les vitres : le commissariat de police, l'un des plus inquiétants de Paris."

En 2014, dans son discours de réception du Prix Nobel, il évoquait de nouveau les vitres des grandes villes : "Edgar Poe dans sa nouvelle « L’homme des foules » a été l’un des premiers à évoquer toutes ces vagues humaines qu’il observe derrière les vitres d’un café et qui se succèdent interminablement sur les trottoirs. Il repère un vieil homme à l’aspect étrange et il le suit pendant la nuit dans différents quartiers de Londres pour en savoir plus long sur lui. Mais l’inconnu est « l’homme des foules » et il est vain de le suivre, car il restera toujours un anonyme, et l’on n’apprendra jamais rien sur lui. Il n’a pas d’existence individuelle, il fait tout simplement partie de cette masse de passants qui marchent en rangs serrés ou bien se bousculent et se perdent dans les rues."

Dans La Danseuse aussi, en 2023, ces trois mots revenaient à propos d'une chambre éclairée par les lumières des fenêtres de l'immeuble d'en face : "Ces fenêtres, je les regardais souvent et je finissais par reconnaître les silhouettes qui passaient derrière les vitres."

A noter : Derrière la vitre, au singulier, est déjà le titre d'un roman publié chez Gallimard. Il s'agit d'un texte de Robert Merle datant de 1970 et racontant une journée de la vie à Nanterre, juste avant mai 1968.




vendredi 1 mai 2026

Les lieux de Modiano passés au crible


Christian Carcagno a lu et relu plus de 30 livres de Patrick Modiano, et y a recensé 2800 lieux différents. Il livre ici son analyse, en huit chiffres clés qui l'ont surpris.  

Les lieux, dans l’œuvre de Patrick Modiano, fascinent. Ils sont omniprésents, ils changent au gré des strates temporelles dans lesquelles évoluent les personnages.

Pour passer ces lieux au crible, j’ai recensé de la façon la plus exhaustive possible les lieux mentionnés dans 31 livres de Patrick Modiano, soit l’essentiel de son œuvre. J’ai ainsi pu repérer 2800 lieux qui ont, chacun, fait l’objet d’une fiche précisant dix caractéristiques : le livre dont il est issu ; son pays ou sa ville ; la rue ; la précision de localisation ; la fonction ; l’arrondissement de Paris ou le département ; la subjectivité éventuelle ; la relation avec le livre ; la page du livre où il est mentionné.

1. Une surprise : 60 % de lieux parisiens, seulement…

Patrick Modiano est un écrivain associé à Paris. Modiano c’est Paris ! Cette affirmation n’est pas complètement exacte. Il n’a pas écrit exclusivement sur Paris, loin de là…

Certes, les lieux étrangers à la France sont relativement peu nombreux, moins de 15 %. L’Asie et l’Océanie sont quasiment absentes (8 mentions au total), les Amériques, très marginales (43 mentions, guère plus de 1 %), l’Afrique, à peine mieux lotie (68 mentions, un peu plus de 2 %).

En revanche, les lieux européens sont présents à hauteur de près de 11 %, avec une prédilection pour trois pays :

- La Grande-Bretagne : Londres, où se déroule une partie de l’action dans Des inconnues et Du plus loin de l’oubli ; Bournemouth pour Une jeunesse 

- La Suisse : présente, de façon diffuse, dans 15 livres. La Suisse, c’est la frontière, la possibilité de la fuite, c’est Genève, la ville des trafics et des négociations secrètes, des crimes et délits mais la Suisse, c’est aussi l’Engadine, « trois syllabes douces à prononcer ; elles vous apaisaient et vous faisaient oublier les mauvaises rencontres ».

- L’Italie apparaît dans 12 livres. C’est essentiellement Rome, « qui conviendrait si bien à des natures aussi indolentes que les nôtres » et « où l’on finit par échouer et où le temps s’est arrêté ».

2. Jouy-en-Josas, Annecy… 24 % de lieux hors de Paris et de l’étranger

Loin d’être exclusivement parisienne, l’œuvre de Patrick Modiano est aussi ancrée dans les départements. Certes, il en est qui sont d’Ile-de-France : les Yvelines, les Hauts-de-Seine, le Val-de-Marne.

Les Yvelines, et plus précisément Jouy-en-Josas, sont présentes dans 18 livres. Le jeune Patrick y a vécu enfant dans un pavillon et y a été pensionnaire au collège.

Les Hauts-de-Seine : quelques mentions de Boulogne, où est né Patrick Modiano, mais surtout de Neuilly dans le prolongement du 16ème arrondissement.

Le Val-de-Marne, ses bords de Marne, ses merveilleuses plages fluviales, dans lesquelles baignent les Dimanches d’août. « Jamais mon arrivée dans aucune ville ne m'a causé une aussi forte impression que celle que j'ai éprouvée en pénétrant à La Varenne-Saint-Hilaire cet après-midi-là, avec elle ».

Deux départements de province, la Haute-Savoie et les Alpes-Maritimes concentrent les autres mentions. La Haute-Savoie où, adolescent, Patrick Modiano a été pensionnaire et surtout Annecy, non nommée, présents dans 19 livres et tout particulièrement dans Villa Triste. Annecy, mise en lumière par Modiano, dans laquelle on a envie de se promener… Les Alpes-Maritimes, présentes dans 14 livres et en particulier Nice où se déroule une grande partie de Dimanches d’août.

On trouve, dans une moindre mesure, des références au Var, à la Gironde et à la Manche.

3. Une prépondérance des 8ème et 16ème arrondissements : 30 %

A Paris, les 8ème et 16ème arrondissements sont, de loin, les plus présents (respectivement 234 et 274 mentions), soit, à eux seuls, 30% du total.

Ce sont des lieux où les protagonistes des romans de Modiano habitent ou séjournent dans des hôtels (93 et 28 mentions, soit 24 %, légèrement supérieur à la moyenne générale de 22 %). Des lieux aussi où les gens se rencontrent dans des restaurants, des cafés, des cabarets (110 mentions, soit 22 %, plus qu’en moyenne générale de 19%).

Une particularité du 16ème arrondissement tient à la forte représentation des « Jardins » (57 mentions, soit 21 % au lieu de 6 % en moyenne générale). Les nombreuses promenades au Bois de Boulogne en sont l’explication. Le Bois de Boulogne est présent dans 27 livres des 31 examinés, soit presque tous. Le Bois de Boulogne, point d’aboutissement de toutes les pérégrinations du narrateur, où l’on respirait l’air du grand large. La pelouse de la Muette, les bords du lac, une promenade qu'ils faisaient des années plus tôt avec son frère ; où il envisageait de retourner en attendant la Danoise ; Plus tard, Patrick se promène avec sa fille au Jardin d’acclimatation près du manège où s'abritait son père en 1942.

Alain Delon franchissant la porte du 1, rue Lord Byron
dans Le Samouraï, de Jean-Pierre Melville 

Le 8ème arrondissement a pour particularité la forte représentation des bureaux et des commerces (49 mentions, soit 21 % au lieu de 7 % en moyenne générale) : Le bureau du père, à double entrée, au 1 rue Lord Byron, celui de Georges Bellune, 21 rue de Berri, les emplois de bureau ou dans des commerces de différents protagonistes.

Cette forte représentation des 8ème et 16ème arrondissements ne doit pas masquer l’empreinte qu’ont eu d’autres arrondissements ou secteurs dans l’œuvre de Patrick Modiano. Cinq autres arrondissements sont mentionnés à plus de 100 reprises :

- Le 6ème arrondissement (126 mentions) où l'écrivain a passé une partie de son enfance, dans l’appartement du 15, Quai Conti, allant à l’école communale de la rue du Pont de Lodi. C'est un arrondissement de cafés marquants, le Condé, le Cluny, le Montana, le Tournon, celui de la rue Dante.

- Les 9ème et 18ème arrondissement (132 et 133 mentions), le 9ème avec ses cabarets, le Tabarin, La Silhouette, L’Ecrin, La Tomate et ses théâtres dont le théâtre Fontaine où jouait sa mère ; le 18ème, ses hôtels, ses appartements plus ou moins confortables, au Château des brouillards, rue de Caulaincourt, cité Véron ou dans les sombres rues de Coustou et Puget.

- Le 14ème arrondissement (142 mentions), très présent par ses cafés (42 mentions de café, soit 30% au lieu de 11 % en moyenne générale) : Le Corentin, Le Chat blanc, le Babel, la Rotonde, le Zeyer. C’est dans un café proche de la rue Froidevaux que le narrateur, reflet de l'auteur, apprend que son premier livre va être publié, il est soulagé. Par la Cité universitaire et ses pavillons où circule toute Une jeunesse. Le stade Charléty où le narrateur accompagne un ami journaliste à une épreuve de course à pied (où s’aligne Piquemal) et où la mauvaise herbe poussait à travers les fentes du béton.

- Le 1er arrondissement (109 mentions) et les rôles sensibles joués par le Jardin des Tuileries, le Louvre et la Place de la Concorde. Le jardin des Tuileries où Modiano passait de longs après-midi avec son frère Rudy ; où le narrateur attend l'aube sur un banc et contemple la place et les Champs-Elysées déserts ; la place de la Concorde, « une oasis dans la pénombre, je respirais à plein poumon et j'avais retrouvé ma légèreté et mon insouciance naturelle ». 

4. L’absence du 3ème arrondissement : 0%

Dans la géographie parisienne de Modiano, certains arrondissements sont absents ou presque. Ainsi, sont représentés à moins de 1% (moins de 28 mentions) :

- Le 3ème arrondissement ne fait l’objet que de 2 mentions pour le théâtre de l’Ambigu où la mère de l'écrivain jouait en 1963 avec la femme de Boris Vian, et pour la place de la République où Guy Lavigne avait eu un garage que Jacqueline voulait retrouver.

- le 11ème arrondissement (11 mentions) essentiellement lié à l’ancienne prison de la Roquette.

- 19ème arrondissement (10 mentions) et le 76, Boulevard Serrurier où, dans deux livres, le narrateur retrouve la trace de la fille qui avait assassiné Ludo.

- le 20ème (24 mentions) : ses lieux, sujets de photos prises par Jansen et répertoriées par le narrateur ; le camp des Tourelles, 141 Boulevard Mortier où Dora avait été internée en février 1942. 

Parmi les autres arrondissements, le quartier de la Porte dorée dans le 12ème et le Bois de Vincennes, sa Porte jaune et son chalet où se promènent Jean, Beauchamp et la "petite". Une réplique du Pré-Catelan ; « tout ce quartier était la réplique plus trouble, plus triste, de l'ouest, du Bois de Boulogne » ; un peu plus loin, Boulevard de Reuilly, Chez Raimo, un pâtissier-glacier mélancolique ouvert aux heures tardives qui ne semblait connu de personne.

5. La prégnance des hôtels : 35 % des lieux de résidence

Les lieux d’habitation sont très présents dans l’œuvre de Modiano : 624 mentions. Parmi eux, les hôtels (216 mentions) représentent plus du tiers des lieux de résidence (35 %). Les hôtels sont présents dans tous les livres examinés à l’exception de Catherine Certitude.

Ils illustrent bien l’une des caractéristiques des personnages circulant dans l’œuvre, ce sont souvent des gens en transit, en situation instable, en fuite :

- Roland habitait un hôtel en zone neutre (Rue d’Argentine) où l’on pouvait trouver des appartements à louer où se cacher ;

- A l’hôtel de Verdun, Odile et Louis, après leur larcin, attendent avant leur passage pour Genève.

- A l’hôtel des Bégonias, rue de Picpus, Jean se réfugie dans une zone périphérique ;

Élément inattendu, les hôtels sont très présents en Haute-Savoie, surtout Annecy (24 mentions) et en Suisse, surtout Genève (15 mentions). A Paris, ils sont situés dans le 18ème (15 mentions), le 16ème (14 mentions) et le 17ème (13 mentions).

Les établissements d’Annecy sont présents dans 8 livres et pour l’essentiel dans Villa Triste où l’indolence des personnages s’étire dans des hôtels : Victor Chmara quitte la pension Les tilleuls pour rejoindre Yvonne à l’hôtel de l’Ermitage ; à l’hôtel Windsor, Victor passait ses journées dans le hall et les jardins…

En Suisse, pays neutre où l’on cherche refuge et à Genève, des tractations, souvent secrètes, s’opèrent dans les hôtels :

- A l’hôtel du Rhône, début 1962, des Algériens parlaient à voix basse ; Guy Vincent y rencontrait de « drôles de types »

- A l’hôtel Bellevue, Meinthe a un rendez-vous en lien avec les négociations sur l’Algérie

- A l’hôtel Richmond, Louis et Odile doivent retrouver Roland avec l’argent

A Paris, les personnages circulent sans revenir dans les mêmes lieux. Rares sont les hôtels qui apparaissent dans plusieurs livres, à l’exception de :

- L’hôtel Terrass, rue Joseph de Maistre (4 livres) : l’hôtel surplombe le cimetière, Roger Vincent s’y tient dans un fauteuil au fond du hall

- L’hôtel Malakoff, Avenue Raymond Poincaré (3 livres) : Jean y avait passé sa dernière nuit avant le meurtre de Fouquet

- Les hôtels : La Louisiane, le Lutetia, Le Claridge, Le San Remo, Alsina... 

La plupart de ces hôtels existent encore.

6. Près de 100 mentions de cabarets

Les personnages des romans de Modiano ne sont pas tranquilles, ils se déplacent dans la ville, se rencontrent dans les cafés, les restaurants.

Les cafés, avec 305 mentions soit 11% du total, constituent, après les habitations, les lieux les plus présents dans les livres de Modiano. Les arrondissements dans lesquels ils se situent sont principalement le 14ème (40 mentions), le 5ème (30 mentions) et le 8ème (29 mentions).

Dans les cafés, on joue au billard, on fixe des rendez-vous, des bandes se réunissent, le narrateur retrouve son père, il y écrit des livres. Les cafés peuvent aussi être des lieux de refuge :

- Au Condé, 27, rue Condé, les clients vivaient à l’ombre de la littérature et des arts ; Louki y trouvait refuge, certains endroits sont des aimants ; Le Condé avait été aussi un refuge pour le narrateur qui fréquentait le lycée Henri IV et le cinéma Bonaparte

- Au Malafosse, le narrateur avait trouvé refuge après une fugue en janvier 1960. Il y rencontre Kiki Daragane

- Chez Francis, Place de l’Alma, Jean Dekker se pose au moment d'une averse, il s’assoit, seul, sur la terrasse le jour de son anniversaire en mémoire de Rocroy et des autres


Les personnages fréquentent des cabarets, situés principalement dans les 9ème et 8ème arrondissement (18 et 14 mentions) :

- Plusieurs cabarets de la rue de Ponthieu, dont le Carroll’s tenu par Frede dans les années 1950

- La Rose des sables, rue de Washington, fréquenté par une police parallèle liée à la guerre d'Algérie, où Jacques de Bavière avait invité Mireille et le narrateur

- La Calavados, où Marignan prenait un dernier verre dans la salle désertée ; où Carmen emmenait Jean à 4 heures du matin

- Le Tabarin, rue Victor Massé, où la mère de Catherine, américaine, dansait en tournée ; où se produisait la mère de Louis, danseuse ; où la mère de Denise Dressel y était cavalière

- D’autres encore : La Silhouette, L’Ecrin, La Tomate…

7. Des personnages en mouvement : 28 % des lieux liés aux déplacements

Les personnages des romans de Modiano se déplacent dans la ville, souvent à pied, parfois en voiture ou en prenant le train ou le métro.

Les rues, les places, les carrefours, tout ce qui forme la voirie et aussi les infrastructures de transport (gares, stations de métro, etc.) leur inspirent des sensations, des appréciations, des notations. Tous ces éléments font l’objet de 474 mentions. Ils donnent lieu à des promenades (196 mentions), à des vues en perspective (53 mentions).  

Les rues et autres éléments de voirie sont le plus présents dans le 16ème arrondissement (42 mentions), le 14ème (40 mentions) et le 8ème (36 mentions).


- Le 16ème, c’est le charme du square d’Alboni et du métro Passy que prenait Johnny, une petite gare de station thermale ou terminus d'un funiculaire ; une zone étagée qui évoque Monte-Carlo ; c’est le village d'Auteuil qui se détache doucement de Paris, des immeubles de couleur ocre ou beige qui pourraient être de la Côte d'Azur ; Roland y ressent pour la seule fois de sa vie "l'éternel retour" (juste avant de descendre les escaliers de la station de métro) ; c’est l’Avenue de New-York où le narrateur marchait sur ses anciens pas ; "combien de fois ai-je suivi l'avenue de New-York… »

- Le 14ème, c’est l’Avenue Denfert-Rochereau où l’on perçoit le silence de tous les hospices religieux dont les portails se succédaient ; ce sont « les quartiers de sud, une zone qui a fini par devenir un paysage intérieur, imaginaire au point qu'on s'étonne que des noms comme Tombe d'Issoire, Montsouris, château de la reine Blanche figurent dans le réalité » ; c’est la station Montparnasse-Bienvenue où la Petite Bijou a peur des changements, les trottoirs longs, pas de tapis roulants

- Le 8ème, c’est les Champs-Elysées que Jean rejoint en marchant depuis la place de l'Alma, le restaurant le Doyen, le cinéma le Biarritz, les arcades du Lido ; c’est le Cours Albert 1er, le parvis du musée d’art moderne, plus loin les rues en étage au flanc de la colline de Passy qui prenaient l'aspect d'une station de l'Engadine.

D’autres arrondissements sont aussi significativement représentés : le 12ème (29 mentions) avec en particulier l’importante gare de Lyon, lieu des arrivées à Paris mais aussi des fuites et 1er arrondissement (27 mentions) où l’on passe par le Chatelet et la Concorde.

Les romans de Modiano se déroulent sur deux ou trois strates temporelles. La principale est souvent la période 1963-1967, quand le narrateur (reflet de l'auteur) a entre 18 et 22 ans. Cette période est perçue, en souvenirs ou réminiscences, 10, 20, 30 ans plus tard. D’autres périodes apparaissent, celle de l’Occupation, en particulier 1941-1942. Son dernier roman, La Danseuse, fait jouer deux périodes, 2022 et 50 ans plus tôt, 1972.

Ces jeux de strates temporelles, vécus dans les mêmes lieux parisiens, permettent à l’auteur de constater, parfois de commenter, certaines transformations de la ville. Trois exemples :

- L’avenue de la Porte des Ternes, un quartier que l'on avait éventré pour construire le périphérique. Une zone comprise entre Maillot et Champerret, bouleversée, méconnaissable, comme après un bombardement

- La Place d’Italie, les gratte-ciel n'existaient pas mais des paulownias aux fleurs mauves

- Le 6ème arrondissement n'existe plus aujourd'hui que pour ceux qui y tiennent des boutiques de luxe et aux riches étrangers qui y achètent des appartements ; les fantômes du 6ème arrondissement, eux-mêmes ont disparu

8. Les parents en tête : 6 % des lieux liés au père 

Patrick Modiano et son frère Rudy ont été délaissés par leurs parents qui étaient accaparés par leur activités professionnelles. Ils ont été confiés à des amis, à des tiers, placés en pension. Pour être absents, ses parents ne laissaient pas le jeune Patrick en repos.

Dans ses romans, l'écrivain associe des lieux à ses parents, en particulier à son père (163 mentions), plus qu’à sa mère (57 mentions).

Les lieux du père, Alberto, aux activités troubles, sont, pour l’essentiel, situés dans le 8ème (50 mentions) :

- Il y avait son bureau au 1, rue Lord Byron, avec sortie double donnant sur les Champs-Elysées ; son bar préféré, Le Fairy land, avenue de Wagram

- Il y avait habité à différents endroits : une pension, rue Roquepine, avec sa mère et son frère Ralph ; un appartement loué avec son frère en 1940, 5 rue des Saussaies, en face de la Gestapo ; une chambre, 33 rue Montaigne ; une autre, rue Frédéric Bastiat

- Patrick Modiano et son père allaient parfois le samedi soir dans les cinémas des Champs-Elysées : le Georges V, le Biarritz ; ils dînaient dans des restaurants : l’Alsacienne, un restaurant chinois, 12 rue du Colisée, d’autres restaurants près de l’Etoile

- Le père fixait des rendez-vous d’affaire dans des hôtels : hôtel Continental, hôtel Claridge

- C’est sur les Champs-Elysées, que père avait été pris dans une rafle en février 1942.

Dans le 14ème, Patrick Modiano retrouvait son père, Café de la Rotonde, Café Terminus, parfois le lundi matin pour prendre le car pour le collège.

Dans le 6ème, se situe l’appartement du 15 quai Conti, où Modiano a vécu pendant son enfance avec son père et sa mère, plus tard avec sa mère.

La mère, absente ou hostile, est associée à des théâtres dans lesquels elle jouait : théâtre Fontaine (9ème), Montparnasse (14ème), des Environs (8ème), Ambigu comique (3ème) ; du Vieux Colombier où elle suivait un cours d’art dramatique. Patrick l’attendait…

9. Un mystère…

Dans Vestiaire de l’enfance, publié en 1989, Jean Moreno, un écrivain sans gloire est obsédé par un fait horrible dont on ne sait s’il est rêvé ou bien réel. Il circule dans une voiture qui plonge dans l’eau, il réussit à se sauver mais laisse périr la personne qui l’accompagnait. Accident ou meurtre ? Au bout du rouleau, il s’installe dans une ville non précisée dont on nous dit qu’elle n’est pas en Europe et que les auditeurs de l’une de ses stations de radio sont de Gibraltar, de Tétouan ou d’Algésiras. De quels lieux s’est inspiré Patrick Modiano pour écrire Vestiaire de l’enfance ? De Melilla ? 

mardi 30 décembre 2025

Au 70 bis, Modiano croise les fantômes de Montparnasse


Dans « 70 bis entrée des artistes », cosigné avec Christian Mazzalai, le Prix Nobel rouvre la porte du 70 bis, rue Notre-Dame-des-Champs, une adresse parisienne qui vit défiler Monet, George Sand, Rodin, Picasso et bien d’autres.


Il n’y a que chez Patrick Modiano que l’on trouve pareils personnages. 

Samuel Granowsky, dit « le cow-boy de Montparnasse ». Un Ukrainien sans le sou, peintre, modèle, petit rôle dans des films muets, qui sillonnait à cheval les rues du quartier dans l’entre-deux-guerres, coiffé d’un chapeau texan. « La concierge du 70 bis, Mme Davaze, se rappelait encore dans les années 1960 les visites que le cow-boy de Montparnasse faisait à Tanaka », son ami peintre, et du « claquement régulier des sabots de son cheval », écrit Modiano. Arrêté lors de la rafle du Vél’d’Hiv, en juillet 1942, Samuel Granowsky fut déporté peu après à Auschwitz. Faux Texan, vrai juif.

Samuel Granowsky

Un cow-boy assassiné, son amie Aïcha, « moitié Martiniquaise, moitié Flamande », Yasushi Tanaka, mais aussi Claude Monet, George Sand, Auguste Rodin et Camille Claudel, Jules Michelet, Pablo Picasso, Claude Cahun… Sans oublier une kyrielle d’inconnus nommés Auguste Toulmouche ou encore le Suédois Nils von Dardel, « dont on disait qu’il était “le plus bel homme de Montparnasse” avec Modigliani et le peintre Abdul Wahab ». Tous surgissent de l’ombre en un cortège improbable et bigarré dans 70 bis entrée des artistes. Un nouveau Modiano assez atypique, et plutôt mineur, décevant pour certains, réjouissant pour d'autres. 

Si le Prix Nobel de littérature 2014 y retrouve ses obsessions pour Paris, le demi-monde et les années sombres, il surprend en menant pour une fois l’enquête avec d’autres. A commencer par Christian Mazzalai, qui cosigne le livre. Le guitariste, cofondateur du groupe pop-rock Phoenix, est le premier à s’être intéressé au « 70 bis ». Fréquentant Montparnasse, il avait repéré une Américaine qui s’arrêtait parfois devant ce numéro de la rue Notre-Dame-des-Champs. Elle a fini par lui dire que son père était « peut-être » l’écrivain Ezra Pound, qui avait habité sur place. 

Ainsi a débuté l’aventure, à laquelle Mazzalai a vite associé son ami Modiano, de trente-deux ans son aîné. Les deux hommes ont même joué les spéléologues « dans les caves encombrées du 70 bis ».

Mazzalai déniche des archives, Modiano tient la plume et dit « je ». Ensemble, ils font revivre cet endroit méconnu, une cour avec des ateliers d’artistes, et, au fond, « une petite maison champêtre ». Des dizaines d’écrivains, peintres et sculpteurs y ont trouvé abri depuis le Second Empire. Des Français, beaucoup d’Américains. Le peintre Jean-Léon Gérôme avait créé sur place un lieu de rendez-vous, La Boîte à thé, et Théophile Gautier, Berlioz ou encore Tourgueniev purent y croiser Jacques, le singe adoré du peintre Gérôme, avant de laisser la place à d’autres vagues de créateurs.

Passionné de vieux papiers, inlassable arpenteur de Paris, Modiano est ici chez lui. En fouillant l’histoire de ce phalanstère artistique, il tombe comme par hasard sur des noms, des mots qui hantent son œuvre, « Gurdjieff »« Chevreuse », « bottin »,  « Hedy Lamarr », « Engadine »… Et, à son habitude, il nimbe le tout d’une fine couche de brume et de conditionnel : « Il est donc possible que le Proust de 20 ans ait aussi rendu visite à Harrison au 70 bis et qu’il ait croisé le comte Wrangel. »

Dans Une semaine à Paris, en juin 1930, une des rares traces de l'existence de Margaret Train Embrée


La nouveauté est que, associé à Christian Mazzalai, l’écrivain fait aussi participer le lecteur à l’enquête, en entrecoupant son texte d’archives à décrypter : photos (un peu comme dans son album sur des images de Brassaï), vieille enveloppe, coupures de presse, petites annonces d’il y a un siècle. Autant d’énigmes, de questions lancées « tels des signaux de morse ». Qu’est devenue la mystérieuse portraitiste Margaret Train Embrée, au nom si merveilleux, après son passage au 70 bis ? Et la Société Vérité, qui y vendait des lits pliants pouvant se transformer en valise ? Ecrire à la rédaction, qui transmettra.

Denis Cosnard

mercredi 9 juillet 2025

70 bis, Entrée des artistes, un nouveau Modiano cosigné avec Christian Mazzalai


 

Double surprise pour l'automne : le traditionnel Modiano qui paraît un an sur deux à cette saison ne sera ni un roman, ni signé du seul Prix Nobel de littérature. Il s'agira d'un récit à quatre mains autour d'un lieu parisien. Il paraîtra le 2 octobre dans la collection blanche de Gallimard, comme les précédents. Prix : 25 euros.

Le titre : 70 bis, Entrée des artistes. Depuis La Place de l'étoile en 1968, Patrick Modiano est un habitué des titres en forme d'adresse : Villa Triste, Rue des boutiques obscures, Memory Lane... C'est à nouveau le cas ici. Le 70 bis du titre correspond à un lieu parisien empreint d'histoire, rue Notre-Dame-des-Champs, dans le quartier de Montparnasse. Il fut fréquenté par de nombreux artistes : peintres, sculpteurs, écrivains. Parmi eux, Modiano cite "Monet, Renoir, Picasso, George Sand, mais aussi le singe Jacques, le jeune étudiant anglais Robert Short, sœur Emmanuelle, le Cavalier Bleu, Rita Renoir". Sans oublier le poète et musicien américain Ezra Pound (1885-1972).

Le coauteur : Christian Mazzalai. Guitariste, choriste, compositeur, il est surtout connu comme membre fondateur du groupe pop-rock français Phoenix. Il est né en 1977, soit 32 ans après Patrick Modiano.

Le point de départ. "J’habite le quartier depuis un certain temps", raconte Christian Mazzalai dans un entretien diffusé par Gallimard. Après une longue tournée à l’étranger, "j’ai eu l’occasion de travailler dans un studio d’enregistrement tout près du 70 bis, poursuit-il. J’avais repéré qu’à plusieurs reprises une dame américaine s’arrêtait devant le 70 bis. Elle a fini par me dire que son père était peut-être Ezra Pound, qui avait habité dans cette maison. Cela a été le début de notre enquête." Un de ses amis lui a aussi remis une caisse de documents trouvée dans une cave du 70bis. "Ces documents concernaient de nombreux habitants du 70 bis, du Second Empire jusqu’à nos jours", précise Patrick Modiano.

Le livre résumé par Gallimard. "Ce livre est un récit-enquête consacré à une adresse oubliée de Montparnasse, du temps où le quartier était encore un village et un foyer d’artistes. Grâce à des archives, photographies et petites annonces retrouvées par Christian Mazzalai, Patrick Modiano fait revivre « La Boîte à Thé » et les ateliers du 70 bis rue Notre-Dame-des-Champs qui virent défiler, du second Empire à l’après-guerre, artistes peintres, écrivains, poètes, hommes et femmes, illustres ou inconnus, venus d’Amérique, du Japon ou d’ailleurs pour tenter leur chance à Paris."

Le projet vu par Modiano. "Il s’agit bien d’un carnet de fouilles où sont répertoriées des photos, des petites annonces de journaux qui nous parvenaient du 70 bis comme des signaux de morse, des faits divers qui ont eu lieu à cette adresse".

L'extrait. "La rue Notre-Dame-des-Champs se trouve au cœur du village de Montparnasse. Mais peut-on parler d’un village comme on le dit de Montmartre ? Il n’existe pas, pour le Montparnasse d’il y a deux cents ans, l’équivalent des pages si émouvantes et si élégiaques que Gérard de Nerval a consacrées au Montmartre des années dix-huit cent quarante […] Alors il faut rêver à ce que pouvait être à la même époque la rue Notre-Dame-des-Champs, qui s’était appelée jadis le “chemin Herbu”."

Ezra Pound au 70 bis

mardi 14 mai 2024

Patrick Modiano rend hommage à Bernard Pivot

Bernard Pivot s'était mis en grand habit pour la remise du Prix Nobel
à Patrick Modiano, le 10 décembre 2014 à Stockholm (photo Denis Cosnard)

Patrick Modiano était un habitué d'Apostrophes et des autres émissions télévisées de Bernard Pivot. Mais les deux hommes se connaissaient de bien plus longue date : Pivot, alors "courriériste" au Figaro, avait été le premier journaliste, en 1968, à repérer La Place de l'étoile et son tout jeune auteur. 

A l'occasion de la mort de Bernard Pivot, survenue le 6 mai 2024, Patrick Modiano a rendu hommage à ce journaliste d'exception dans un article paru le dimanche 12 mai dans La Tribune. Sous le titre "Bernard, mon premier lecteur", l'écrivain y raconte leur toute première rencontre : "Bernard, dans mon souvenir, sera toujours lié à ce printemps-là où il flottait dans l’air une certaine fraîcheur et une certaine innocence: le printemps de 1968. Je venais de publier un premier livre et il m’avait envoyé un petit mot que j’ai gardé comme un talisman car il a été mon premier lecteur." 

Il évoque aussi la suite de leur relation, jusqu'à ces dernières années : "Et plus de cinquante ans plus tard, lors de nos derniers rendez-vous, ce n’est pas de Paris que nous avons parlé, mais de Lyon, la ville de son enfance, une ville qui m’avait beaucoup frappé vers 17 ans, et dont j’avais toujours regretté de n’avoir pas fait le décor d’un roman. Cette fois-ci c’était moi qui lui posais des questions, comme lui à Apostrophes."

dimanche 28 avril 2024

Paris des jours et des nuits : 10 nouveaux textes de Modiano réunis en un volume


Après un premier recueil de plus de 1000 pages publié en 2013, un deuxième volume de la collection Quarto des éditions Gallimard est consacré à Patrick Modiano. 

Intitulé Paris des jours et des nuits, ce livre de 1120 pages est publié le 26 septembre 2024, à un prix de 28 euros.

Ce nouveau recueil réunit, comme le précédent, une petite dizaine de romans. Tous se déroulent pour l'essentiel à Paris. Au programme, établi par Patrick Modiano, figurent De si braves garçons (1982), Quartier perdu (1985), Voyage de noces (1990), Un cirque passe (1992), Du plus loin de l'oubli (1996), Des inconnues (1999), La Petite Bijou (2001), Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier (2014), et Encre sympathique (2019).

Le volume comprend également un texte autour de photographies de Brassaï, déjà paru en 2022 dans un album de Reporters sans frontières. 

Ce deuxième Quarto comporte en outre un court avant-propos inédit de Patrick Modiano, ainsi qu'une sélection d'une vingtaine de photographies de Paris représentant des lieux qu'il a découverts ou fréquentés entre 1953 et 1972, "vingt années où j'ai fait l'apprentissage de la ville", écrit l'auteur. Ces photographies signées René-Jacques, Marcel Louchet, André Kertész ou encore Luc Mary-Rabine sont accompagnées de légendes extraites pour la plupart des romans rassemblés dans ce recueil. 

Dans son avant-propos, Patrick Modiano évoque notamment son travail sur Paris : 

"J'avais besoin sans doute d'un espace délimité, de façades et d'entrées d'immeubles bien précises avec leurs vrais numéros : 1 rue Lord-Byron, 31 rue Radziwill, 4 rue Albert de Mun, 28 rue de l'Aude... Non par un souci de réalisme ou de vérité, mais il me semblait que plus les détails seraient précis, plus à partir d'eux, le rêve pourrait se développer."

samedi 24 février 2024

Une rencontre Modiano ce lundi 26 février à Paris


Se retrouver entre lecteurs de Modiano dans un café calme, et discuter d'un ou deux livres qui nous ont marqués. C'est ce que propose l'un de ces lecteurs, Jean-Marc Cahen, aux amateurs du Prix Nobel de littérature.
Une première rencontre est prévue ce lundi 26 février à 18h au "Paris Italie", 29 avenue d'Italie, dans le 13e arrondissement de Paris (métro Place d'Italie).
Ce sera l'occasion de parler de deux des plus beaux romans de Modiano, Rue de Boutiques Obscures et La Petite Bijou, d'échanger sur le style, le contenu de ces livres, et d'en lire des extraits.
"Venez heureux, venez nombreux", tel est l'appel de Jean-Marc Cahen.

dimanche 4 février 2024

Une cousine de Dora Bruder arrachée à l'oubli



Plus de vingt-cinq ans après Dora Bruder, une de ses cousines éloignées vient à son tour d'être arrachée à l'oubli grâce à un livre.

Universitaire, spécialiste reconnu du droit constitutionnel et de l'évolution de la démocratie, Bastien François a, un temps, délaissé sa discipline pour écrire un livre émouvant et rigoureux sur Estelle Moufflarge, une jeune fille arrêtée à Paris et morte à Auschwitz en 1943, alors qu'elle avait à tout juste 16 ans. Son ouvrage, publié comme Dora Bruder chez Gallimard, s'intitule Retrouver Estelle Moufflarge.

Bastien François a "rencontré" Estelle Moufflarge en 2014, grâce à une carte interactive permettant de savoir où habitaient les 11 458 enfants juifs envoyés de France vers les camps de la mort entre 1942 et 1944. Il saisit sa propre adresse, rue Caulaincourt, à Montmartre, et un seul nom apparaît, celui d'Estelle Moufflarge. Elle habitait au 89, à quelques immeubles du sien. En bas de chez elle, le café Au rêve, fréquenté au fil des ans par Simenon, Céline, Marcel Aymé, Jacques Brel, Patrick Modiano et bien d’autres, existait déjà.

C'est au cours de ses recherches, grâce à des membres de la famille Moufflarge, que Bastien François découvre qu'Estelle était une "cousine éloignée" de Dora Bruder. Une tante d'Estelle, Rose Muflarz née Burdej (1910-2003), était en effet une cousine de Cécile Bruder (née Burdej), la mère de Dora Bruder.

Cette découverte a constitué une "grande difficulté" pour Bastien François qui a beaucoup hésité à évoquer ce cousinage dans son livre, a-t-il expliqué au Monde. Il était évidemment tentant de donner cette information précise, vérifiée, et qui pouvait contribuer à montrer le milieu dans lequel évoluait Estelle Moufflarge. En même temps, le risque était grand de placer ainsi Estelle Moufflarge dans l’ombre de sa cousine devenue un symbole de la Shoah - et, pour Bastien François, à se situer lui-même sous la tutelle de Modiano, Prix Nobel de littérature 2014. 
« J’ai finalement donné l’information, sans la mettre en avant, a indiqué l'auteur au Monde. Et je n’ai pas relu Dora Bruder, pour ne pas écrire mon livre avec, ni ­contre, celui de Modiano. »


samedi 2 décembre 2023

Patrick Modiano rend un nouvel hommage à Jean-Marc Roberts

Que sont mes amis devenus : c'est sous ce titre emprunté au poète Rutebeuf que Patrick Modiano rend un nouvel hommage à son ami éditeur Jean-Marc Roberts 
(1954-2013).

A l'occasion des dix ans de la disparition de Roberts, 27 des écrivains qu'il avait publiés au fil des ans chez Julliard, au Seuil, au Mercure de France, chez Fayard ou chez Stock ont été appelés à écrire un texte court sur cette figure flamboyante de l'édition.

Parmi ces témoignages, réunis dans un livre intitulé "Je vous ai lu cette nuit" (Albin Michel), figure celui de Patrick Modiano. Partant du vers de Rutebeuf, le Prix Nobel de littérature se souvient "du jeune homme de dix-huit ans à peine" qui l'accueillit dans sa petite chambre, "un jour de 1972", et de l'amitié qui naquit alors : "Nous formions une petite bande, Pamela, Dominique, Zina, Gabriel, Marie, Dina, à laquelle s'ajouta Franck Maubert, dit Momo, et Pierre Le-Tan, qui n'est plus là, lui non plus."

Modiano rappelle aussi que Roberts est devenu son éditeur pour trois livres, parus au Seuil (Remise de peine, Fleurs de ruine et Chien de printemps: "Je l'ai vu à l'œuvre. J'ai compris pourquoi il était si aimé et respecté."

dimanche 22 octobre 2023

Les danseuses de Patrick Modiano

Dessin de Sempé extrait de Catherine Certitude

Avant son court roman La Danseuse (Gallimard, 2023), Patrick Modiano avait déjà évoqué dans ses textes d'assez nombreuses danseuses, ce qui fait de la danse et de ses interprètes un motif récurrent de l'œuvre de l'écrivain. Cinq de ces danseuses, bien réelles, méritent un regard particulier. 

Pour les lecteurs fidèles de Modiano, la première paraît évidemment être Luisa Colpeyn, la mère de l'écrivain, ancienne "girl dans des revues de music-hall à Anvers et à Bruxelles", à la fin des années 1930, comme il l'écrit dans son autobiographie Un pedigree. Dans un entretien au Monde, il a toutefois démenti catégoriquement tout lien entre le personnage central de La Danseuse et sa mère : "Rien à voir avec ma mère, qui n’a jamais été danseuse. Tout juste simple “figurante” dans deux revues à Bruxelles quand elle avait 18 ans."

Patrick Modiano n'en a pas moins été très tôt en contact avec des danseuses : "Les hasards de la vie ont fait que j’ai côtoyé le monde de la danse très jeune et que j’éprouvais la plus grande admiration pour le travail des danseuses et des danseurs", indique-t-il dans le même entretien au Monde. Comme il l’évoquait dans Un pedigree,  puis y revient en force dans La Danseuse, le spectacle du grand chorégraphe George Balanchine La Somnambule (1946) lui a en particulier causé une grande émotion quand il l’a applaudi, tout enfant. 

"Petit, j'ai eu un choc en assistant à un ballet adapté par Balanchine d'un opéra [de Vincenzo Bellini], La Somnambule, a-t-il expliqué à Joseph Ghosn et Minh Tran Huy dans Le Figaro Madame. On voyait une danseuse – qui était l'épouse de Balanchine, Maria Tallchief, mi-Irlandaise, mi-Amérindienne – marcher comme une somnambule pendant un temps assez long. Elle évoluait en silence, portait à un moment un personnage amoureux d'elle dans le spectacle… C'est ce silence qui m'avait frappé. Au cirque, dans les numéros de trapézistes, on a le même type de moment quand les acrobates passent d'un trapèze à l'autre, sauf que précisément, c'est toujours précédé d'un roulement de tambour. La danse m'apparaissait comme un art silencieux. Le corps exprime et s'exprime avec limpidité sans utiliser les mots. Et il faut un tel effort, une telle douleur, une telle rigueur pour parvenir à cet indicible…"


Deux autres danseuses
 méritent attention : celles du Bal Tabarin, Gysèle Hollerich et Andrée Roger, dite Lydia Rogers. Albert Modiano, le père de Patrick Modiano, avait rencontré Gysèle Hollerich en août 1940, aux Sables-d’Olonne (Vendée), peu après son départ de la caserne d’Angoulême. Sa collègue Lydia Rogers fut la maîtresse du comte Guy de Voisins-Lavernière (marié à l'époque à l’actrice Corinne Luchaire), dont elle eut un enfant. Patrick Modiano évoque ces deux danseuses dans plusieurs textes, dont Un Pedigree et Paris Tendresse

Gay Orlova

Galina Orlow dite Gay Orlova ou Gay Orloff (1914-1948), enfin, constitue également un personnage notable de Modiano. Elle aussi était une amie de son père. Née à Petrograd (Russie) le 11 février 1914, "elle avait, très jeune, émigré aux États-Unis", rapporte Modiano dans Un Pedigree"À vingt ans, elle dansait dans une revue en Floride et elle y avait rencontré un petit homme brun très sentimental et très courtois dont elle était devenue la maîtresse : un certain Lucky Luciano", truand américain bien connu. Arrivée en France en 1936, elle s'y marie en 1938 avec Victor Benjamin Marie Ghislain Alain Eudes d’Eudeville (1903-1956) et obtient ainsi la nationalité française. Morte en 1948, elle est enterrée à Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne). 

Cette Galina Orlow, citée notamment dans Rue des boutiques obscures, a aussi donné son prénom à l'un des personnages marquants de Catherine Certitude, Odette Marchal dite Galina Dismaïlova, une ancienne danseuse du Casino de Paris devenue professeur de danse. C'est elle qui apprend la danse à la petite Catherine. Celle-ci devient danseuse à son tour. 


dimanche 23 juillet 2023

La Danseuse, Modiano millésime 2023

Après Chevreuse, paru en octobre 2021, un nouveau roman de Patrick Modiano, La Danseuse, est sorti le 5 octobre 2023. Il est comme les précédents publié dans la prestigieuse collection blanche de Gallimard, l'éditeur historique du Prix Nobel de littérature 2014. 

Ce roman, l'un des plus courts de Modiano (à peine 90 pages), est centré sur une danseuse dont le nom n'est jamais cité. Chaque matin, elle se rend dans les bâtiments vétustes du studio Wacker, situé place de Clichy, pour prendre des cours de danse avec Boris Kniaseff, un professeur russe renommé. Le récit se focalise sur les relations entre la danseuse, son petit garçon, Pierre, et le jeune homme auquel elle le confie parfois – le narrateur principal, un double de l’écrivain.

« Brune ? Non. Plutôt châtain foncé avec des yeux noirs. Elle est la seule dont on pourrait retrouver des photos. Les autres, sauf le petit Pierre, leurs ­visages se sont estompés avec le temps. » Des les premières lignes, le précis et le flou s’entremêlent, les années gomment les points de repère, tout en laissant certains détails remonter intacts d’un lointain passé tumultueux.  

Comme bien d'autres personnages de ce roman, Boris Kniaseff (1900-1975) a réellement existé. Né à Saint-Pétersbourg, il a quitté la Russie en 1917, d'abord pour Sofia, puis pour Paris, en 1924. Il y a vécu jusqu'à sa mort. Comme l'évoque le résumé du roman, Kniassef a effectivement donné des cours au studio Wacker, une école de danse fondée en 1923 et situé au 67-69, rue de Douai, tout près de la place de Clichy, dans le IXe arrondissement de Paris. 


 
A lire à propos de La Danseuse


"Modiano, encore un chef-d’œuvre" (Frédéric Beigbeder, Le Figaro Magazine) 
"Un magnifique concentré de Modiano" (Denis Cosnard, Le Monde)
"Le Paris fantôme de Modiano" (Isabelle Lesniak, Les Echos)
- "La nuit des temps" (Marie-Laure Delorme, Paris Match)
- "Quand Modiano fait des pointes" (Jérôme Garcin, L'Obs)
- "Modiano vers la mystique" (Etienne de Montety, Le Figaro)


Entretiens :



 

mardi 27 décembre 2022

"Pic et Pat" : quand les frères Modiano inspiraient un feuilleton en BD

 

Première page du premier épisode de Nous partons faire le tour du monde, dans Elle.

Patrick Modiano le raconte lui-même dans un entretien accordé à Elle (22 décembre 2022, numéro 4018) : au milieu des années 1950, le magazine a publié un feuilleton en bande dessinée dont les deux personnages principaux, Pic et Pat, étaient en partie inspirés du futur écrivain et de son petit frère, Rudy

A l'origine de ce feuilleton, deux autres frères, Jacques et François Gall. A la fois journalistes et écrivains, ils travaillent notamment pour le quotidien France-Soir de Pierre Lazareff et pour le magazine Elle fondé par son épouse Hélène Lazareff. 

Ils sont également proches de la famille Modiano, et fréquentent leur appartement du quai Conti. "Je crois que l’un devait être amoureux de ma mère, il venait souvent à la maison, indique Patrick Modiano à Elle. Ma mère ne s’occupait pas tellement de nous, alors il nous emmenait avec mon frère. On les considérait un peu comme des parrains. À cet âge-là, on ne se pose pas beaucoup de questions." L'écrivain ne cite cependant aucun des deux frères Gall dans son autobiographie, Un pedigree

Un jour, un des deux frères Gall dit à Patrick Modiano, alors âgé d'une dizaine d'années : "On est en train d’écrire un texte, quelque chose autour de vous, une histoire où vous faites le tour du monde."

Ce texte, c'est celui de Nous partons faire le tour du monde, une bande dessinée en dix épisodes parue à partir du 19 mars1956. Les illustrations sont réalisées par Jacqueline Duhême, une ancienne apprentie de Matisse, compagne d’Éluard, collaboratrice et amie intime de Prévert, et elle aussi protégée d’Hélène Lazareff.