mercredi 16 novembre 2011

Alexandre Scouffi vu par Modiano

Un des livres signés Scouffi

Alec/Alek/Alexandre Scouffi est un chanteur lyrique, poète et romancier né en Egypte en 1886 et assassiné à Paris en 1932, qui revient à plusieurs reprises dans l’œuvre de Patrick Modiano.

Il a notamment publié :
Chansons blêmes (Paris, E. Sansot, 1909) (sous le nom d’Alek Scouffo)
Les Olympiennes (Paris, E. Sansot, 1912) (Alek Scouffo)
Les Tentations (Paris, Crès, 1926)
Au Poiss’ d’Or, hôtel meublé (Paris, Editions Montaigne, 1929)
Le Violon mécanique (Paris, A. Messein, 1931)
Navire à l'ancre (Paris, Louis Querelle, 1932).

Scouffi apparaît d’abord dans Livret de famille (1977), où Modiano lui consacre quelques lignes, sans évoquer son homosexualité. 
Un des personnages, Badrawi, « avait sans cesse à l’esprit l’exemple d’un de ses cousins, un certain Alec Scouffi, assassiné à Paris en 1932, sans qu’on eût jamais élucidé les circonstances de ce meurtre. Scouffi était natif d’Alexandrie et avait publié deux romans en langue française et une biographie du chanteur Caruso. Sa photographie trônait au milieu de la table de nuit de mon ami et leur ressemblance était si frappante que je crus longtemps qu’il s’agissait d’une photo de Badrawi lui-même. » (ch IX).

Dans Rue des boutiques obscures (1978), le livre suivant, Alec devient Alexandre, et le personnage est beaucoup plus développé.
Scouffi, « gros homme au visage de bouledogue », est présenté comme un ancien ami du photographe Jean-Michel Mansoure. Selon ce dernier, Scouffi habitait 97 rue de Rome, à Paris, à l’étage au dessus de Denise Coudreuse.
« C’était un Grec d’Egypte… Il a écrit des poèmes, et deux livres… », dont Navire à l’ancre (ch XX).
Mansoure évoque largement les circonstances de l’assassinat : « Ça s’est passé pendant la nuit… Il avait fait monter quelqu’un dans son appartement… Il faisait monter n’importe qui dans son appartement… (…) Si vous aviez vu la tête de certains garçons qu’il invitait chez lui, le soir… Même en plein jour, j’aurais eu peur… »
Selon Mansoure, l’assassin est une « ignoble petite gouape » au « visage d’ange », qui vit toujours et se fait appeler « Cavalier bleu ».

Le chapitre XXIII reproduit une fiche de renseignements sur Scouffi, qui le fait naître le 28 avril 1885 à Alexandrie :
« Alexandre Scouffi est venu pour la première fois en France en 1920.
Il a résidé, successivement :
26, rue de Naples, à Paris (8e)
11, rue de Berne, à Paris (8e) dans un appartement meublé
Hôtel de Chicago, 99 rue de Rome, à Paris (17e)
97, rue de Rome, à Paris (17e), 5e étage.
Scouffi était un homme de lettres qui publia de nombreux articles dans diverses revues, des poèmes de tous genres et deux romans : Au Poisson D’or hôtel meublé et Navire à l’ancre.
Il étudia aussi le chant et bien qu’il n’exerçât pas la profession d’artiste lyrique, il se dit entendre à la Salle Pleyel et au théâtre de la Monnaie à Bruxelles. A Paris, Scouffi attire l’attention de la brigade mondaine. Considéré comme indésirable, son expulsion est même envisagée.
En novembre 1924, alors qu’il demeurait 26, rue de Naples, il est interrogé pour avoir tenté d’abuser d’un mineur.
De novembre 1930 à septembre 1931, il a vécu à l’hôtel de Chicago, 99 rue de Rome, en compagnie du jeune Pierre D. vingt ans, soldat du 8e génie à Versailles. Il semble que Scouffi fréquentait les bars spéciaux de Montmartre. Scouffi avait de gros revenus qui lui provenaient des propriétés qu’il hérita de son père, en Egypte.
Assassiné dans sa garçonnière du 97, rue de rome. L’assassin n’a jamais été identifié. »



Dans Paris Tendresse (1990), enfin, il ne s’agit plus de fiction, et Scouffi retrouve son prénom Alec.
Modiano y fait l’hypothèse que Scouffi a « sans doute » été assassiné « dans sa bonbonnière de la rue de Rome » par le même jeune homme qu’Oscar Dufrenne, le directeur du Palace, un music-hall du faubourg Montmartre, mort en 1933.
« Dufresne et Scouffi avaient fait probablement la connaissance [de leur assassin] au bal de Magic-City. (…) Magic-City : attraction de la mi-carême pour les éphèbes poudrés des bars. Gros messieurs sous leurs perruques à la Pompadour. Torses d’Adonis. Travestis aux loups de satin et de velours. »

A lire à propos de Scouffi et de la place d’Alexandrie dans les livres de Modiano:
Elle souligne combien cet Alec / Alexandre d’Alexandrie peut évoquer pour Modiano les "amis du père", "les réunions mystérieuses où ne pouvaient se traiter que des affaires véreuses", mais aussi et surtout l’Egypte, berceau d’une partie de sa famille.
"Patrick Modiano, aussi méfiant qu’il soit envers ce père qu’il détestait, n’en a pas moins gardé le nom, et inscrit sa généalogie dans les Juifs de Livourne, de Salonique ou d’Alexandrie", écrit-elle.



Dans Gay Paris, une histoire du Paris interlope entre 1900 et 1940 (Fayard, 2013), François Buot évoque à plusieurs reprises Scouffi et son roman Au Poiss’ d’Or, hôtel meublé, dont le héros, Chouchou, est un petit "poisse", "un drôle de gigolo qui fait le trottoir entre Blanche et Pigalle" et termine dans la misère. "A travers son regard, on saisit le petit peuple des boulevards et des bordels", écrit François Buot. 




Un texte de Scouffi
dédicacé par l'auteur à Marius Boisson

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