lundi 2 janvier 2012

Corinne Luchaire, la soeur imaginaire de Patrick Modiano

Un extrait de Prison sans barreaux



Corinne Luchaire fut une gloire éphémère du cinéma français. 
Une petite dizaine de films entre 1935 et 1940. Elle n'a pas vingt ans qu'on la présente déjà comme la nouvelle Greta Garbo. Mais le brillant papillon se grille bien vite les ailes. Son père n'est autre que l'ambitieux Jean Luchaire, journaliste de gauche devenu patron de la presse collaborationniste. Pleine d'admiration pour son père, aveugle à la tempête qui déferle sur l'Europe. Légère, bien trop légère, Corinne Luchaire court les fêtes, fréquente l'ambassade d'Allemagne, s'éprend d'un officier autrichien avec lequel elle a une petite fille. Elle accompagne son père à Vichy. Elle le suit même jusqu'à Sigmaringen, où elle retrouve Pétain, Céline et quelques autres. Plus dure sera la chute. Jean Luchaire est fusillé à la Libération. Sa fille chérie passe elle aussi par la case prison. Frappée d'indignité nationale, tuberculeuse, démunie, oubliée, elle meurt en 1950. Elle n'a pas vingt-neuf ans.

Corinne Luchaire est évoquée par Patrick Modiano dans les dernières pages de Livret de famille
"Comment était Nice en 1945 ? Des fenêtres du Ruhl réquisitionné par l’armée américaine, filtrait une musique de jazz. Ma pauvre sœur Corinne, que la sécurité militaire française avait arrêtée en Italie, était enfermée tout près d’ici, Villa Sainte-Anne, avant qu’on ne la conduisît à la prison puis à l’hôpital Pasteur…"
Ces quelques lignes correspondent effectivement au parcours de Corinne Luchaire en 1945, tel qu’elle le raconte dans Ma drôle de vie
 son "autobiographie" (en fait, une biographie écrite par un journaliste et parfois romancée) publiée en 1949.

A propos de sa "sœur Corinne", Patrick Modiano précisera après la publication de Livret de famille : "Il s’agit d’une sœur "imaginaire" : Corinne Luchaire, une jeune actrice de cinéma, morte à 28 ans, en 1950, de tuberculose. Elle était la fille du jo
urnaliste Jean Luchaire, fusillé en février 1946, pour collaboration. Dans un certain sens, elle a été une victime de l’aventure dans laquelle s’était fourvoyé son père entre 1940 et 1944 – aventure qui n’avait rien à voir avec celle d’un Rebatet ou d’un Brasillach.
Luchaire venait de la Gauche, il n’était absolument pas antisémite, son beau-frère Théodore Fraenkel était juif et grand ami de Breton et des Surréalistes, sa belle-mère Antonina Valentin, juive également…
Il venait d’un milieu ouvert, universitaire, « artiste », « parisien », qui n’était pas du tout celui de Brasillach et Rebatet. Il s’était égaré dans la collaboration par une certaine faiblesse de caractère, goût de la vie facile et de la « combinazione », besoins d’argent pressants – argent dont il faisait surtout profiter les autres car il était généreux et prêt à intervenir auprès des Allemands pour sauver quelqu’un – légèreté du joueur qui mise tout sur une seule carte…
Les « fascistes » - comme Rebatet et Brasillach – le détestaient et lui reprochaient sa vie «dissolue » et le jugeaient « enjuivé ». Luchaire me semble tout à fait représentatif d’une certaine atmosphère et d’un certain monde troubles du Paris de l’Occupation, lié d’ailleurs au « marché noir » et que mon père a connu malheureusement par la force des choses… Luchaire a payé sa légèreté – de sa vie. »
(Lettre à Thierry Laurent, 1996).

Pendant la guerre, Jean Luchaire, sa fille Corinne et ses maîtresses Yvette Lebon et Monique Joyce, fréquentèrent Henri Lafont, le patron de la Gestapo française de la rue Lauriston.
Elle épousa en décembre 1941 Guy de Voisins, pour lequel elle n’éprouvait pourtant plus à l’époque qu’aversion, selon ce qui est écrit dans Ma drôle de vie.



Corinne Luchaire (1921-1950) n’a tourné que dans neuf films, sa carrière ayant été brutalement interrompue à la fin de la guerre :
-Les Beaux jours (1935)
-Le Chanteur de minuit (1937)
-Prison sans barreaux (1938)
-Prison without bars (1938)
-Conflit (1938)
-Le Dernier tournant (1939)
-Le Déserteur (1939)
-Cavalcade d’amour (1940)
-Abbandono (1940)

Pour en savoir plus :
-
Corinne Luchaire. Un colibri dans la tempête, par Carole Wrona, La Tour verte, 2011 (202 pages).
Une excellente biographie. En manque d'argent après la guerre, Corinne Luchaire avait laissé publier une "autobiographie" prenant des libertés avec son parcours réel. Carole Wrona, elle, s'est appuyée sur des recherches approfondies et les confidences de plusieurs témoins pour raconter sans complaisance la vie de cette star foudroyée. Au passage, c'est toute une époque qui resurgit, avec ses zones d'ombre. Et une question clef, celle de la responsabilité.

-Une page consacrée à Corinne Luchaire, avec des extraits de Ma drôle de vie.

-Un beau portrait de Corinne Luchaire à Deauville, en août 1939, photographiée par les frères Seeberger.


Corinne Luchaire en couverture
de Ciné-Mondial (octobre 1943)

1 commentaire:

  1. "La nouvelle Garbo"… J'ai le livre de Carole Wrona. Corinne était très belle, bonne actrice, "habitée". Quel triste destin que celui de cette jeune femme talentueuse, un temps adulée des foules puis disparue très tôt et complétement oubliée. Elle paya très cher ses égarements.

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