lundi 4 mars 2019

Le voile se lève sur "Irène de Tranzé"

Vous souvenez-vous d'Irène de Tranzé ? 

Ce personnage apparaît à plusieurs reprises dans La Ronde de nuit, le deuxième roman de Patrick Modiano (1969). Simone Bouquereau et Irène de Tranzé y sont présentées comme deux "ex-pensionnaires du One-two-two", l'un des bordels les plus chics de Paris durant les années 1940. Elles sont devenues ensuite les "secrétaires" attitrées du "Khédive". Les guillemets placés autour du mot "secrétaires" dans le récit laissent entendre que les deux femmes rendent bien d'autres services au "Khédive", surnom d'un des maîtres du Paris de la Collaboration. 

Elles font partie des personnages troubles et exotiques, fausses comtesses, vrais malfrats, qui évoluent autour du "Khédive", dans cette officine où se mêlent marché noir, lutte contre les Résistants et trafics en tous genres, où l'on torture parfois, mais en buvant du champagne et en valsant au son du piano à queue. "Quelques couples se forment, écrit Patrick Modiano. Costachesco danse avec Jean-Farouk de Méthode, Gaétan de Lussatz avec Odicharvi, Simone Bouquereau avec Irène de Tranzé..." 

Comme leurs comparses de La Ronde de nuit, Simone Bouquereau et Irène de Tranzé ne viennent pas de nulle part. Grand lecteur de Modiano, passionné par l'Occupation, Cédric Meletta a cherché à comprendre les origines de ces personnages. Il y consacre un chapitre de son essai Diaboliques, Sept femmes sous l'Occupation, qui vient de paraître chez Robert Laffont (240 pages, 20 euros). 

Hélène de Tranzé est l'une des sept "Diaboliques"
dont Cédric Meletta retrace le parcours
Le cas de Simone Bouquereau est réglé en quelques lignes : "Vérification faire, Simone Bouquereau se prénomme Suzanne. (...) En 1945, elle fait les gros titres de la presse épurée. C'est une morphinomane présumée, membre de la cinquième colonne qui vraisemblablement passait chez les gestapistes du 93 de la rue Lauriston quand l'occasion s'y prêtait." Dans son autobiographie Un pedigree, Patrick Modiano indique avoir été confié en 1952 à cette Suzanne Bouquerau (sans e), qui habitait alors à Jouy-en-Josas. C'était une amie de sa mère. 

Le dossier d'Irène de Tranzé est traité plus en détail. "Il semble que ce soit la contraction de deux identités ayant joué un rôle pendant la guerre : Irène de Trébert et Hélène de Tranzé", avance Cédric Meletta. Outre leurs patronymes assez proches, "elles ont en commun d'être nées l'été, sur un bateau, d'une mère russophone et chanteuse de surcroît". 

Irène de Trébert
Irène de Trébert (1921-1996), dite Mademoiselle Swing, était une chanteuse fantaisiste. Elle connut un énorme succès dans les années 1940. 

C'est sur Hélène de Tranzé, jusqu'ici très mystérieuse, que Cédric Meletta a concentré ses recherches, écumant les archives françaises, allemandes et américaines. Il est parvenu à retracer toute l'histoire de cette femme, dont les origines se trouvent... en Lettonie : "Hélène de Tranzé est Elena de Tranzē-Rozeneki (en letton) et, après germanisation de l'ensemble, Helena von Transehe-Roseneck", révèle l'écrivain-enquêteur. 

Hélène de Tranzé-Roseneck est née à Narva, dans le comté estonien de Viru-est, le 3 juillet 1925, précise-t-il. Elle arrive en France en 1930, avec ses parents, qui divorcent en 1937. Elle est alors confiée à la garde de son père, Stefan, qui travaille comme contremaître chez Latécoère à Toulouse, puis perd son emploi et n'en trouve pas d'autre. 

Lorsque survient la guerre, la jeune Hélène de Tranzé apprend la dactylographie, et travaille pour deux entreprises toulousaines successives. Mais les dossiers d'instruction indiquent aussi qu'elle se prostitue et se compromet avec le milieu collaborationniste toulousain. 

En 1943, elle déménage à Paris, et se met à oeuvrer pour la "Gestapo géorgienne", une officine similaire à la "Gestapo française" de la rue Lauriston. Cette "Gestapo géorgienne" est alors dirigée par Chalva Odicharia, l'"Odicharvi" de Modiano. Dans ce cadre, "dire qu'Hélène a touché des commissions, passé commande, revendu, donné des noms, c'est une évidence", écrit Meletta.  

L'arrestation d'Hélène de Tranzé,
dans L'Humanité, le 23 septembre 1944
Elle est arrêtée en septembre 1944, en même temps que son chef Odicharia. Elle reconnaît son rôle de secrétaire de la "Géorgienne", ce bureau d'achat doublé d'un cellule d'espionnage, avoue avoir fait du marché noir. En juillet 1945, le procès de la "Gestapo géorgienne" se déroule devant la cour de justice de la Seine. Six des accusés sont condamnés à mort. Le verdict est un peu moins sévère pour Hélène de Tranzé, condamnée aux travaux forcés à perpétuité. 

Le verdict du procès de la "Gestapo géorgienne"
(Le Monde, 6 août 1945)

Après plusieurs années en prison, elle retrouve la liberté au milieu des années 1950, à la condition qu'elle ne réside plus sur le sol national. En 1956, elle quitte ainsi l'Europe pour les Etats-Unis. Dans les années 1960, elle tient une boutique de luxe à Yonkers, une ville située dans le sud de l'État de New York, rapporte Cédric Meletta. Ajourant : "Si elle est encore en vie, Hélène a plus de quatre-vingt-dix ans aujourd'hui".

jeudi 21 février 2019

Paris dans les pas de Patrick Modiano, par Gilles Schlesser

Patrick Modiano adore les vieux bottins remplis d’adresses oubliées, de cinémas devenus des supermarchés, de numéros de téléphone auxquels plus personne ne répondra jamais : AUTeuil 54-73, TROcadéro 15-28… Ce bottin-ci a été conçu spécialement pour lui. Quartier par quartier, il recense les lieux parisiens évoqués par l’écrivain dans ses livres et ses interviews, et raconte leur histoire. 

Tout débute quai de Conti, dans ce Saint-Germain-des-Prés qui a servi d’ancrage au petit « Patoche » durant une enfance quelque peu chahutée. La balade se poursuit place de l’Etoile, passe rue Lauriston, au siège de la Gestapo française dont les mauvais garçons ont si longtemps hanté l’écrivain, fait une halte chez Dora Bruder, la fugueuse du boulevard Ornano, et mène jusqu’aux boulevards de ceinture, titre d’un des premiers romans. De librairie en hôtel meublé, de café en boîte de nuit, on croise la « petite Bijou » avenue de Malakoff, Marcel Proust rue de Courcelles, ou encore Frede au Carroll's, rue de Ponthieu

L’album, richement illustré, ne cite pas assez ses sources et reste un peu court sur le sens de ces lieux pour Modiano, la façon dont il se les approprie pour transformer la réalité en fiction. Il fournit néanmoins un bon trousseau de clés pour explorer autrement la ville et l’œuvre du Prix Nobel de littérature 2014.

Paris dans les pas de Patrick Modiano, de Gilles Schlesser, Parigramme, 160 p., 18,90 €.

Gilles Schlesser est l’auteur de plusieurs romans dont les polars Mortelles voyelles (Parigramme, 2010, disponible en Points), La mort n’a pas d’amis (Parigramme, 2013) et Mortel Tabou (Parigramme, 2014). Il a également publié Le Cabaret « rive gauche » et une biographie de Mouloudji aux éditions L’Archipel.

A lire aussi :
La critique du livre par Marianne Payot, de L'Express : "Prenez Paris, scrutez-la à la loupe à travers l'oeuvre et la vie de Patrick Modiano, et vous obtenez ce beau livre passionnant, reflétant à merveille "l'immense jeu de piste spatial et temporel", entamé par le Prix Nobel depuis les premiers jours."

samedi 2 février 2019

Les Lieux du trouble, une lecture de Modiano

Aline Mura-Brunel, professeure de littérature française, a publié en 2017 aux éditions du Lavoir Saint-Martin Les Lieux du trouble, un essai consacré à Patrick Modiano. Elle y propose une lecture de trois livres de l'écrivain, deux romans (Remise de peine et Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier) et l'autobiographie Un pedigree. 

Présentation par l'auteure : 

"Dans les images superposées de Paris, dans "les zones neutres" et "les horizons perdus", dans les lieux du trouble, les ombres et les lumières, les absences et les réminiscences – ce clair-obscur de la mémoire – finissent par réduire l'opacité du passé. 

Il s'agit dès lors de décrypter "les signaux de morse" et "les appels de phares", d'entendre les voix assourdies que renvoient les êtres côtoyés jadis et les endroits fréquentés par le romancier Patrick Modiano et ses narrateurs. Aussi ai-je tenté de capter les émotions et les sensations qui émanent de ses récits, d'entendre la musique des mots et des silences, de retrouver les instants épiphaniques qui se dégagent des personnages et des paysages. Pour ce faire, j'ai conçu cet essai comme une promenade à travers l'œuvre magistrale de l'écrivain, qui s'étend de 1968 à 2014, en mettant l'accent sur trois romans, Remise de peine, Un pedigree et Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier.

Or, si l'observateur perçoit la « phosphorescence » qui apparaît dans ces fictions de l'intime et qui tient lieu de vérité, il mesure tout autant l'ignorance dans laquelle il demeure. L'enquête reste inachevée, volontairement laissée en suspens. Peut-être est-ce la peur de ne découvrir que des ruines et des fantômes ou au contraire celle de se confronter à l'innommable ? Ou peut-être est-ce la volonté de laisser le lecteur en alerte et de garder pudiquement ses secrets ? Peut-être est-ce enfin le désir, plus puissant encore, de composer paradoxalement avec la perte et de laisser le champ libre à l'imagination, à la création, au rêve ?"

Aline Mura-Brunel est professeure des universités en littérature française (XIXe et XXIe siècles). Elle est l'auteur de quatre essais : Béatrix ou la logique des contraires (Champion, 1997), Silences du roman. Balzac et le romanesque contemporain (Rodopi, 2004) et, aux éditions du Lavoir Saint-Martin, Éloge du lecteur (2011) ainsi qu'un ouvrage sur la pièce de Bernard-Marie Koltès, Dans la solitude des champs de coton, intitulé Des voix dans la nuit (2015).

samedi 13 octobre 2018

Gare Saint-Lazare, de Betty Dumahel, enfin réédité


Les éditions de L'Herne republient, à compter du 10 octobre 2018, un roman bien oublié, paru initialement chez Gallimard en 1976 : Gare Saint-Lazare, ou ennemis intimes, de Betty Duhamel, la petite-fille de l’écrivain Georges Duhamel.  



"Inspirée de l’idylle de Betty Duhamel avec l’un des plus célèbres romanciers français, cette romance douce-amère nous entraîne, au fil de rendez-vous dans les gares et les cafés parisiens des années 70, indique L'Herne dans sa présentation. L’on y croise Bernard Frank et les amis de Sagan, Jacques Chardonne, les « maîtres à penser » et La Nouvelle Vague. Gare Saint-Lazare reflète avec justesse les tourments des premiers sentiments amoureux, l’ambiance intellectuelle d’une époque et nous livre un témoignage précieux sur les ambitions précoces d’un aspirant écrivain." 

Qui est cet aspirant écrivain, "Nicolas" dans le roman ? Le mystère n'est guère difficile à percer aujourd'hui, tant les allusions au jeune Patrick Modiano fourmillent dans le récit. 

L'action se situe dans les années 1960. Nicolas est encore au lycée Henri-IV quand il rencontre Pauline, qui prépare elle aussi son bachot. C’est la mère de Nicolas, une comédienne à l’accent impossible, qui a organisé le rendez-vous. Pauline s’éprend de ce grand échalas doux et rêveur, un peu bafouillant, qui lui fait découvrir Céline, Drieu et Proust. Il est juif, elle non. Ensemble, ils s’invitent un jour chez l’écrivain Jacques Chardonne à La Frette. 

Dans son appartement du quai Conti, Nicolas écrit des chansons et prépare un premier roman, qui, un peu plus loin dans le récit, est accueilli très chaleureusement – sauf par Bernard Frank, qui crie au plagiat. On appelle Nicolas «Jeun’espoir», puis «Jeun’désespoir». Car il désespère Pauline : non seulement il ne la touche pas, mais elle découvre qu’il a entamé une relation amoureuse avec sa meilleure amie à elle, Julie, qui habite boulevard Kellermann. Cet amour-là non plus, cependant, n’ira pas très loin. Julie, enceinte de Nicolas, avorte. Les droits d’auteur du premier livre servent à payer la faiseuse d’anges. Et Nicolas, après avoir promis de se marier avec Julie, finit par en épouser une autre, laissant ses deux premières amies profondément blessées.

Sur ce sujet, lire aussi : 
le texte écrit par Raphaël Sorin en 2007 : Modiano a la mémoire qui flanche
ainsi que le chapitre 15 de Dans la peau de Patrick Modiano (Denis Cosnard, Fayard, 2011) 

dimanche 2 septembre 2018

Sur les traces du « docteur Carl Gerstner »

L'autobiographie
de Karl-Heinz Gerstner (1999)
Sans doute n’avez-vous pas prêté attention à eux. 

Dans l’avalanche de noms auquel Patrick Modiano soumet le lecteur d’Un Pedigree, ils n’ont droit qu’à une mention rapide, située dans la première séquence de ce livre autobiographique. Après avoir évoqué le banquier italien « Georges Giorgini-Schiff », Modiano poursuit : « Pendant l’Occupation, il avait présenté à mes parents un docteur Carl Gerstner, conseiller économique à l’ambassade d’Allemagne, dont l’amie, Sybil, était juive et qui deviendra, paraît-il, un personnage «important» à Berlin-Est après la guerre. »

Magie d’Internet : il est désormais possible d’en savoir davantage sur ces trois silhouettes entrevues dans Un pedigree, et de mieux saisir ainsi le drôle de milieu dans lequel évoluaient les parents de Patrick Modiano durant l’Occupation, ce « terreau » dont l’écrivain dit être issu. Français, étrangers, Nazis, juifs, affairistes, agents doubles… « Les périodes de haute turbulence provoquent souvent des rencontres hasardeuses », écrit Modiano dans son autobiographie. Le trio Giorgini-Gerstner-Boden en apporte une preuve supplémentaire.

Le dossier d'attribution de la légion d'honneur
à Georges Schiff-Giorgini (1950)
Le banquier « Georges Giorgini-Schiff » est celui auquel l’écrivain consacre le plus de place dans son récit. Né à Pise en 1895 à Pise, mort à Paris en 1965, Giorgio ou Georges Schiff-Giorgini était effectivement banquier et homme d’affaires. Il s’était marié en 1928 à Delia Clauzel, la fille de l'ambassadeur de France en Autriche, avec laquelle il avait eu deux enfants avant de divorcer. C’est à lui qu’Albert Modiano, le père de Patrick, avait acheté la « croix du sud », un très gros diamant rose qui se trouvera plus tard au centre de l’intrigue du roman Dimanches d’août.

Comme l’indique Un pedigree, Georges Schiff-Giorgini est arrêté par les Allemands en 1943, à la suite de l’armistice italien. Il est alors déporté au camp de Flossenbürg, en Bavière. Il ne cesse d’y rendre aux Français emprisonnés avec lui « de très grands services », précise le rapport établi en 1950 pour lui attribuer la légion d’honneur. Ajoutant : « a sauvé bien des vies françaises, souvent au péril de la sienne. »  

Après guerre, il reprend son activité d’homme d’affaires à Paris, dans ses bureaux du 4 rue de Penthièvre, et reste lié à Albert Modiano. Ainsi ce dernier siège-t-il au conseil de la Compagnie africaine agricole et minière, dont le siège officiel se trouve à Rabat (Maroc), et qui est dirigée par Giorgini.  

Les premiers travaux juridiques
du Dr. Karl-Heinz Gerstner (1939)

C’est ce Giorgini qui présente à son ami Albert Modiano un certain « docteur Carl Gerstner », alors employé à l’ambassade d’Allemagne à Paris, selon Un pedigree. Personnage intéressant et complexe que ce Karl-Heinz Gerstner. Né à Berlin en 1912, fils illégitime d’un diplomate allemand, il entame des études de droit en 1931, toujours à Berlin, tout en s’engageant politiquement à gauche auprès du Roter Studentenbund. En 1933, alors que Hitler prend le pouvoir, il adhère cependant au parti national-socialiste, le NSDAP. Une démarche effectuée par entrisme, « uniquement par haine contre Hitler (...) pour faire quelque chose contre les nazis », assure-t-il dans son autobiographie publiée en 1999, Sachlich, kritisch und optimistisch.

Très francophile, il sinstalle en France en 1936, où il travaille à la chambre de commerce de l’Allemagne à Paris. En 1939, à la déclaration de guerre, il retourne outre-Rhin. Mais il effectue le trajet inverse dès l’été 1940. Cette fois-ci, il est recruté par l’ambassade d’Allemagne à Paris comme « assistant de recherche » en matière juridique et économique. Il y reste durant l’essentiel de l’Occupation.

Quel rôle exact joue-t-il ? Il est certes adhérent du parti nazi et membre de l’ambassade dirigée par Otto Abbetz. Mais simultanément, il soutient la Résistance française, notamment en fournissant des laisser-passer permettant de franchir sans encombre la ligne de démarcation. A plusieurs reprises, mis au courant à l’avance de rafles, il prévient les personnes menacées. Des familles juives sont ainsi sauvées de la déportation. A-t-il profité de sa position à l’ambassade pour aider Albert Modiano à traverser la guerre sans drame, alors que, juif, celui-ci se cachait à Paris sous un faux nom ? La question reste sans réponse.

Gerstner avait lui-même rencontré durant l’hiver 1939-1940 une jeune étudiante en arts d’à peine vingt ans, Sibylle Boden (1920-2016), d’origine juive par son père. Il l’avait fait venir à Paris, et l'épousera en 1945.

Sibylle Boden, l'épouse de Karl-Heinz Gerstner 
En 1944, le jeune couple revient à Berlin. Jusqu’en mai 1945, Karl-Heinz Gerstner travaille au ministère des Affaires étrangères à Berlin, tout en œuvrant en sous-main en faveur de groupes de résistance allemands, raconte-t-il dans son autobiographie.

A la Libération, les Anglais le nomment maire adjoint du quartier de Berlin-Wilmersdorf. Mais en raison de son travail à l'ambassade allemande à Paris, les services russes le soupçonnent, et l'emprisonnent durant le second semestre 1945. Il est libéré en janvier 1946 grâce aux témoignages d’une vingtaine de Résistants français en sa faveur.

Gerstner entame une seconde vie en 1948. Installé avec sa femme à Berlin-est, en RDA, il devient journaliste au Berliner Zeitung, le quotidien aux mains du parti unique. Il intervient également à la radio et la télévision est-allemandes, dont il fait peu à peu partie des figures les plus populaires. Comme beaucoup, il collabore également avec les services soviétiques ainsi qu’avec la Stasi, le service de police politique et d'espionnage de la RDA. Un sujet sur lequel il s’est peu étendu dans ses mémoires, et qui a donné lieu à une polémique tardive. Certains ont jugé qu’il s’était donné un peu trop le beau rôle dans son autobiographie.

Sa femme, elle, travaille essentiellement comme costumière de cinéma. Mais elle aussi est tentée par la presse, et lance en 1956 un magazine de mode qui porte son prénom, Sibylle. C’est un peu le « Vogue de la RDA ». Elle y reste jusqu’en 1961, année où le magazine est jugé « trop français pour le socialisme » et où elle doit démissionner. Elle revient alors au cinéma.

Le premier numéro de Sibylle (1956)
Karl-Heinz et Sibylle Gerstner, le « docteur Carl » et « Sybil » dans Un pedigree, forment ainsi un couple à la fois symétrique et inversé par rapport aux parents de Patrick Modiano. « Je suis né (…) d’un juif et d’une Flamande qui s’étaient connus à Paris sous l’Occupation », écrit le romancier à la première ligne d’Un pedigree. Il précise plus tard que sa mère travaillait alors pour une compagnie de cinéma sous contrôle nazi, la Continental. Avec Karl-Heinz Gerstner et Sybille Boden, on a affaire à un Allemand œuvrant officiellement pour les Nazis – tout en aidant les Résistants – et à une demi-juive appelée à travailler elle aussi pour le cinéma. Un couple aussi improbable que celui constitué dans le Paris occupé par Albert Modiano et Luisa Colpeyn.

L’effet miroir est d’autant plus saisissant que les deux couples ont perdu l’un comme l’autre un de leurs deux enfants : Rudy Modiano, le jeune frère de Patrick, est mort en 1957 ; Sonja, la deuxième fille des Gerstner, s'est suicidée en 1971 à la suite d'une maladie psychotique. Elle avait 19 ans. 

(Merci à Klaus Krug pour les documents fournis et son aide précieuse dans la préparation de ce texte.)