mardi 30 décembre 2025

Au 70 bis, Modiano croise les fantômes de Montparnasse


Dans « 70 bis entrée des artistes », cosigné avec Christian Mazzalai, le Prix Nobel rouvre la porte du 70 bis, rue Notre-Dame-des-Champs, une adresse parisienne qui vit défiler Monet, George Sand, Rodin, Picasso et bien d’autres.


Il n’y a que chez Patrick Modiano que l’on trouve pareils personnages. 

Samuel Granowsky, dit « le cow-boy de Montparnasse ». Un Ukrainien sans le sou, peintre, modèle, petit rôle dans des films muets, qui sillonnait à cheval les rues du quartier dans l’entre-deux-guerres, coiffé d’un chapeau texan. « La concierge du 70 bis, Mme Davaze, se rappelait encore dans les années 1960 les visites que le cow-boy de Montparnasse faisait à Tanaka », son ami peintre, et du « claquement régulier des sabots de son cheval », écrit Modiano. Arrêté lors de la rafle du Vél’d’Hiv, en juillet 1942, Samuel Granowsky fut déporté peu après à Auschwitz. Faux Texan, vrai juif.

Samuel Granowsky

Un cow-boy assassiné, son amie Aïcha, « moitié Martiniquaise, moitié Flamande », Yasushi Tanaka, mais aussi Claude Monet, George Sand, Auguste Rodin et Camille Claudel, Jules Michelet, Pablo Picasso, Claude Cahun… Sans oublier une kyrielle d’inconnus nommés Auguste Toulmouche ou encore le Suédois Nils von Dardel, « dont on disait qu’il était “le plus bel homme de Montparnasse” avec Modigliani et le peintre Abdul Wahab ». Tous surgissent de l’ombre en un cortège improbable et bigarré dans 70 bis entrée des artistes. Un nouveau Modiano assez atypique, et plutôt mineur, décevant pour certains, réjouissant pour d'autres. 

Si le Prix Nobel de littérature 2014 y retrouve ses obsessions pour Paris, le demi-monde et les années sombres, il surprend en menant pour une fois l’enquête avec d’autres. A commencer par Christian Mazzalai, qui cosigne le livre. Le guitariste, cofondateur du groupe pop-rock Phoenix, est le premier à s’être intéressé au « 70 bis ». Fréquentant Montparnasse, il avait repéré une Américaine qui s’arrêtait parfois devant ce numéro de la rue Notre-Dame-des-Champs. Elle a fini par lui dire que son père était « peut-être » l’écrivain Ezra Pound, qui avait habité sur place. 

Ainsi a débuté l’aventure, à laquelle Mazzalai a vite associé son ami Modiano, de trente-deux ans son aîné. Les deux hommes ont même joué les spéléologues « dans les caves encombrées du 70 bis ».

Mazzalai déniche des archives, Modiano tient la plume et dit « je ». Ensemble, ils font revivre cet endroit méconnu, une cour avec des ateliers d’artistes, et, au fond, « une petite maison champêtre ». Des dizaines d’écrivains, peintres et sculpteurs y ont trouvé abri depuis le Second Empire. Des Français, beaucoup d’Américains. Le peintre Jean-Léon Gérôme avait créé sur place un lieu de rendez-vous, La Boîte à thé, et Théophile Gautier, Berlioz ou encore Tourgueniev purent y croiser Jacques, le singe adoré du peintre Gérôme, avant de laisser la place à d’autres vagues de créateurs.

Passionné de vieux papiers, inlassable arpenteur de Paris, Modiano est ici chez lui. En fouillant l’histoire de ce phalanstère artistique, il tombe comme par hasard sur des noms, des mots qui hantent son œuvre, « Gurdjieff »« Chevreuse », « bottin »,  « Hedy Lamarr », « Engadine »… Et, à son habitude, il nimbe le tout d’une fine couche de brume et de conditionnel : « Il est donc possible que le Proust de 20 ans ait aussi rendu visite à Harrison au 70 bis et qu’il ait croisé le comte Wrangel. »

Dans Une semaine à Paris, en juin 1930, une des rares traces de l'existence de Margaret Train Embrée


La nouveauté est que, associé à Christian Mazzalai, l’écrivain fait aussi participer le lecteur à l’enquête, en entrecoupant son texte d’archives à décrypter : photos (un peu comme dans son album sur des images de Brassaï), vieille enveloppe, coupures de presse, petites annonces d’il y a un siècle. Autant d’énigmes, de questions lancées « tels des signaux de morse ». Qu’est devenue la mystérieuse portraitiste Margaret Train Embrée, au nom si merveilleux, après son passage au 70 bis ? Et la Société Vérité, qui y vendait des lits pliants pouvant se transformer en valise ? Ecrire à la rédaction, qui transmettra.

Denis Cosnard

mercredi 9 juillet 2025

70 bis, Entrée des artistes, un nouveau Modiano cosigné avec Christian Mazzalai


 

Double surprise pour l'automne : le traditionnel Modiano qui paraît un an sur deux à cette saison ne sera ni un roman, ni signé du seul Prix Nobel de littérature. Il s'agira d'un récit à quatre mains autour d'un lieu parisien. Il paraîtra le 2 octobre dans la collection blanche de Gallimard, comme les précédents. Prix : 25 euros.

Le titre : 70 bis, Entrée des artistes. Depuis La Place de l'étoile en 1968, Patrick Modiano est un habitué des titres en forme d'adresse : Villa Triste, Rue des boutiques obscures, Memory Lane... C'est à nouveau le cas ici. Le 70 bis du titre correspond à un lieu parisien empreint d'histoire, rue Notre-Dame-des-Champs, dans le quartier de Montparnasse. Il fut fréquenté par de nombreux artistes : peintres, sculpteurs, écrivains. Parmi eux, Modiano cite "Monet, Renoir, Picasso, George Sand, mais aussi le singe Jacques, le jeune étudiant anglais Robert Short, sœur Emmanuelle, le Cavalier Bleu, Rita Renoir". Sans oublier le poète et musicien américain Ezra Pound (1885-1972).

Le coauteur : Christian Mazzalai. Guitariste, choriste, compositeur, il est surtout connu comme membre fondateur du groupe pop-rock français Phoenix. Il est né en 1977, soit 32 ans après Patrick Modiano.

Le point de départ. "J’habite le quartier depuis un certain temps", raconte Christian Mazzalai dans un entretien diffusé par Gallimard. Après une longue tournée à l’étranger, "j’ai eu l’occasion de travailler dans un studio d’enregistrement tout près du 70 bis, poursuit-il. J’avais repéré qu’à plusieurs reprises une dame américaine s’arrêtait devant le 70 bis. Elle a fini par me dire que son père était peut-être Ezra Pound, qui avait habité dans cette maison. Cela a été le début de notre enquête." Un de ses amis lui a aussi remis une caisse de documents trouvée dans une cave du 70bis. "Ces documents concernaient de nombreux habitants du 70 bis, du Second Empire jusqu’à nos jours", précise Patrick Modiano.

Le livre résumé par Gallimard. "Ce livre est un récit-enquête consacré à une adresse oubliée de Montparnasse, du temps où le quartier était encore un village et un foyer d’artistes. Grâce à des archives, photographies et petites annonces retrouvées par Christian Mazzalai, Patrick Modiano fait revivre « La Boîte à Thé » et les ateliers du 70 bis rue Notre-Dame-des-Champs qui virent défiler, du second Empire à l’après-guerre, artistes peintres, écrivains, poètes, hommes et femmes, illustres ou inconnus, venus d’Amérique, du Japon ou d’ailleurs pour tenter leur chance à Paris."

Le projet vu par Modiano. "Il s’agit bien d’un carnet de fouilles où sont répertoriées des photos, des petites annonces de journaux qui nous parvenaient du 70 bis comme des signaux de morse, des faits divers qui ont eu lieu à cette adresse".

L'extrait. "La rue Notre-Dame-des-Champs se trouve au cœur du village de Montparnasse. Mais peut-on parler d’un village comme on le dit de Montmartre ? Il n’existe pas, pour le Montparnasse d’il y a deux cents ans, l’équivalent des pages si émouvantes et si élégiaques que Gérard de Nerval a consacrées au Montmartre des années dix-huit cent quarante […] Alors il faut rêver à ce que pouvait être à la même époque la rue Notre-Dame-des-Champs, qui s’était appelée jadis le “chemin Herbu”."

Ezra Pound au 70 bis

mardi 14 mai 2024

Patrick Modiano rend hommage à Bernard Pivot

Bernard Pivot s'était mis en grand habit pour la remise du Prix Nobel
à Patrick Modiano, le 10 décembre 2014 à Stockholm (photo Denis Cosnard)

Patrick Modiano était un habitué d'Apostrophes et des autres émissions télévisées de Bernard Pivot. Mais les deux hommes se connaissaient de bien plus longue date : Pivot, alors "courriériste" au Figaro, avait été le premier journaliste, en 1968, à repérer La Place de l'étoile et son tout jeune auteur. 

A l'occasion de la mort de Bernard Pivot, survenue le 6 mai 2024, Patrick Modiano a rendu hommage à ce journaliste d'exception dans un article paru le dimanche 12 mai dans La Tribune. Sous le titre "Bernard, mon premier lecteur", l'écrivain y raconte leur toute première rencontre : "Bernard, dans mon souvenir, sera toujours lié à ce printemps-là où il flottait dans l’air une certaine fraîcheur et une certaine innocence: le printemps de 1968. Je venais de publier un premier livre et il m’avait envoyé un petit mot que j’ai gardé comme un talisman car il a été mon premier lecteur." 

Il évoque aussi la suite de leur relation, jusqu'à ces dernières années : "Et plus de cinquante ans plus tard, lors de nos derniers rendez-vous, ce n’est pas de Paris que nous avons parlé, mais de Lyon, la ville de son enfance, une ville qui m’avait beaucoup frappé vers 17 ans, et dont j’avais toujours regretté de n’avoir pas fait le décor d’un roman. Cette fois-ci c’était moi qui lui posais des questions, comme lui à Apostrophes."

dimanche 28 avril 2024

Paris des jours et des nuits : 10 nouveaux textes de Modiano réunis en un volume


Après un premier recueil de plus de 1000 pages publié en 2013, un deuxième volume de la collection Quarto des éditions Gallimard est consacré à Patrick Modiano. 

Intitulé Paris des jours et des nuits, ce livre de 1120 pages est publié le 26 septembre 2024, à un prix de 28 euros.

Ce nouveau recueil réunit, comme le précédent, une petite dizaine de romans. Tous se déroulent pour l'essentiel à Paris. Au programme, établi par Patrick Modiano, figurent De si braves garçons (1982), Quartier perdu (1985), Voyage de noces (1990), Un cirque passe (1992), Du plus loin de l'oubli (1996), Des inconnues (1999), La Petite Bijou (2001), Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier (2014), et Encre sympathique (2019).

Le volume comprend également un texte autour de photographies de Brassaï, déjà paru en 2022 dans un album de Reporters sans frontières. 

Ce deuxième Quarto comporte en outre un court avant-propos inédit de Patrick Modiano, ainsi qu'une sélection d'une vingtaine de photographies de Paris représentant des lieux qu'il a découverts ou fréquentés entre 1953 et 1972, "vingt années où j'ai fait l'apprentissage de la ville", écrit l'auteur. Ces photographies signées René-Jacques, Marcel Louchet, André Kertész ou encore Luc Mary-Rabine sont accompagnées de légendes extraites pour la plupart des romans rassemblés dans ce recueil. 

Dans son avant-propos, Patrick Modiano évoque notamment son travail sur Paris : 

"J'avais besoin sans doute d'un espace délimité, de façades et d'entrées d'immeubles bien précises avec leurs vrais numéros : 1 rue Lord-Byron, 31 rue Radziwill, 4 rue Albert de Mun, 28 rue de l'Aude... Non par un souci de réalisme ou de vérité, mais il me semblait que plus les détails seraient précis, plus à partir d'eux, le rêve pourrait se développer."

samedi 24 février 2024

Une rencontre Modiano ce lundi 26 février à Paris


Se retrouver entre lecteurs de Modiano dans un café calme, et discuter d'un ou deux livres qui nous ont marqués. C'est ce que propose l'un de ces lecteurs, Jean-Marc Cahen, aux amateurs du Prix Nobel de littérature.
Une première rencontre est prévue ce lundi 26 février à 18h au "Paris Italie", 29 avenue d'Italie, dans le 13e arrondissement de Paris (métro Place d'Italie).
Ce sera l'occasion de parler de deux des plus beaux romans de Modiano, Rue de Boutiques Obscures et La Petite Bijou, d'échanger sur le style, le contenu de ces livres, et d'en lire des extraits.
"Venez heureux, venez nombreux", tel est l'appel de Jean-Marc Cahen.