samedi 19 septembre 2020

Les vies d’Harry Dressel


"Les deux visages avaient été photographiés de trois quarts et légèrement penchés.
Au bas de la photo de l'homme, son nom inscrit en lettres blanches : HARRY DRESSEL."
(Livret de famille, ch. XII)


Connaissez-vous Harry Dressel ?

C’est dans Villa Triste que l’« étrange Harry Dressel » fait son apparition, avant de revenir dans la fiction suivante, Livret de famille.

Au chapitre XII, le personnage principal, un certain P. Modiano, adolescent, y rencontre une jeune fille, Denise Dressel. Pour la séduire, il se lance dans l’écriture d’une biographie du père de celle-ci, Harry Dressel, un homme tombé dans l’oubli dont il réinvente en grande partie les vies successives. Qui est ce Dressel de Livret de famille ? Un artiste hollandais de seconde zone, danseur, chanteur, vaguement acteur, qui s’installe à Paris en 1937, puis part au Caire en 1951, et y disparaît l’année suivante, peut-être assassiné.


Harry Dressel, photographie dédicacée "pour Yvonne" (novembre 1943)

Harry Dressel a vraiment existé. 

Il naît le 31 août 1908 à Winschoten, aux Pays-Bas. Il s’appelle alors Frans Hendrik Dresselhuijs. À quatorze ans, son père, qui importe des Ford dans les provinces néerlandaises du nord, l’envoie dans une usine automobile en Allemagne, pour apprendre le métier. Le garçon vit cela comme un enfer. Au bout de six mois, sa mère vient à sa rescousse. Après l’usine, il se retrouve chez Alex Goldschmidt, un nom fameux pour les vêtements féminins à Oldenburg, puis il fréquente une académie de beaux-arts, à Berlin.

À Oldenburg, il devient créateur de costumes pour le théâtre. Mais sa véritable ambition est de se retrouver, lui, sur la scène ou à l’écran. 

En 1935, il figure ainsi au générique de Het mysterie van de Mondscheinsonate (Le Mystère de la sonate au clair de lune) réalisé par Kurt Gerron.



Ces années-là, il se fait surtout connaître comme chanteur. Sous son nouveau pseudonyme de Harry Dressel, il passe dans divers cabarets, grave ses premiers 78-tours.

Le 9 mai 1940, il prend le train pour Anvers, où l’attendent des répétitions à l’Empire Theater, et s’installe dans une chambre au Grand Hôtel. Mais à quatre heures du matin, il est réveillé en sursaut. Pour la première fois, la ville est bombardée. 

« Je vais alors dans un abri, racontera-t-il des années plus tard. Une jeune fille est assise à côté de moi, elle m’attrape le bras. » Le bombardement passé, ils sortent à l’air libre, et font connaissance. Il n’a guère besoin de se présenter : « elle m’avait reconnu à ma voix ». Elle joue dans des spectacles, elle aussi, et doit d’ailleurs participer à la même revue de music-hall que lui, à l’Empire Theater. Son nom ? Luisa Colpijn, la future mère de Patrick Modiano.

Ils se lient, et lorsque la jeune femme veut partir pour Paris, ce qu’elle fait en juin 1942, il la met en contact avec un de ses amis, antiquaire, déjà sur place.

1944 : Harry Dressel chante au Doge, à Paris
(Paris-Soir, 3 juin 1944) 

Début 1943, Harry Dressel quitte à son tour Anvers pour la France. A la fin d’un spectacle donné au Palais des Beaux-arts de Bruxelles, les lumières se sont rallumées et la Gestapo est entrée. Elle cherchait des jeunes hommes pour les envoyer travailler en Allemagne. « Peu de temps après, j’ai pensé sage de passer la frontière, et d’aller à Paris », indique-t-il dans un interview en 1995. 

Il retrouve alors tout naturellement son amie Luisa, qui vit avec Alberto Modiano dans un appartement du 15 quai de Conti. « Et savez-vous qui, sur le Quai Conti, était notre voisin ? Arletty, la star des Enfants du Paradis. Tout Paris passait là, les hommes de lettres, les meilleurs artistes, tout était là, ils faisaient toujours la fête. »


Harry Dressel interprète Dans les plaines du Far-West,
un titre fameux d'Yves Montand

A Paris, Harry Dressel chante vite dans des cabarets et des boîtes de nuit. Il rencontre Yves Montand, Mistinguett, Édith Piaf. 

Un des premiers soirs, raconte-t-il, il dîne avec Piaf, l’ancien cycliste Charles Pélissier, qui avait eu une aventure avec la chanteuse, et sa femme Madeleine. Soudain, la discussion s’enflamme. « Vingt-cinq centimètres ! », s’écrie Madeleine Pélissier. « Vingt-huit ! », corrige Édith Piaf. Dressel, qui comprend à peine le français, peine à saisir le sujet du débat, jusqu’à ce que Charles Pélissier ouvre sa braguette, sorte son sexe et le mesure. C’est Piaf qui avait vu juste. Acclamations. Rires. « J’étais assis là, rougissant de honte », se souvient Harry Dressel.

Plus tard, le jeune homme ouvre son propre club, Chez Harry Dressel, à Bruxelles. Puis, peu après la guerre, il décide de partir à Buenos Aires. 

Avant de quitter l’Europe, il se rend une dernière fois quai Conti, chez son amie Luisa. « Elle m’a mis son bébé de six mois dans les bras. C’était Patrick Modiano, qui a écrit plus tard sur moi dans Livret de Famille que j’étais une ombre du passé de sa mère. Cela m’a ennuyé, car je ne suis pas une figure d’ombre. J’ai toujours été dans la lumière. »



Dressel reste une quarantaine d’années en Argentine, à chanter, raconter des blagues, jouer sur le folklore hollandais, les sabots, les costumes traditionnels, veste blanche, pantalon bleu, écharpe rouge. Il tient son propre restaurant, Los Zuecos Blancos (Les sabots blancs).

Le succès n’est cependant pas toujours au rendez-vous. Un jour, il se sent dans une impasse totale. Ruiné. « J’ai brûlé toutes mes affaires, bu du champagne et je me suis ouvert le poignet droit avec une lame de rasoir. » Il est retrouvé à temps. « Je suis resté inconscient trois jours. Quand j'ai repris conscience, j'étais mort de honte. »

Il revient finalement aux Pays-Bas. Il n’est plus le jeune homme drôle et fringant des années d’Occupation ou de l’immédiat après-guerre mais trouve tout de même des engagements, notamment dans des maisons de retraite. 

L'autobiographie de Harry Dressel (1983)

Quelques années après la parution de Livret de famille, Frans Dresselhuis dit Harry Dressel publie son autobiographie, Harry zingt op klompen, rédigée avec l'aide d'un journaliste hollandais. 

Il termine sa vie en fauteuil roulant, amputé d’un pied, mais toujours souriant, et meurt le 26 octobre 2000, à l’âge de 92 ans.


Harry Dressel et Ray Ventura 

Comme dans le roman de Patrick Modiano, Dressel a donc travaillé dans des cabarets, joué au cinéma, chanté. Il a enregistré plusieurs disques en 78 tours, en néerlandais puis en français. Comme dans la fiction, il est venu des Pays-Bas en France, avant de partir non pas en Égypte mais en Argentine.

S’inspirant d’un personnage réel, Patrick Modiano a ainsi recréé un Dressel qui réunit nombre de traits de sa propre histoire familiale. Un artiste qui parle flamand, puis français. Un acteur qui ne devient jamais vedette, à l’image de sa mère. Et la référence à l’Égypte, l’un des pays d’adoption de sa famille paternelle.

La dernière ligne du chapitre est frappante : « J’avais dix-sept ans et il ne me restait plus qu’à devenir un écrivain français. » Pas écrivain tout court, non, « écrivain français ». Comme si, après ces voyages entre les Flandres, la France, l’Égypte, après ces changements de langue, l’enjeu n’était pas seulement de faire de l’écriture le centre de sa vie, mais d’acquérir, à travers le langage, une nationalité. Une identité. De la langue française considérée comme une patrie…




NB : Merci à André Roosen pour son aide dans la préparation de cet article. 

6 commentaires:

  1. Vos recherches et leurs résultats sont comme toujours passionnants. Merci pour ces partages. Je vous suis à chaque fois avec le même plaisir.
    PS : Avez-vous un livre en préparation ? Une réimpression de "Dans la peau..." augmenté ? Une nouvelle biographie de l'un de ces fantômes qui hantent les romans de Modiano ? Thierry

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  2. Merci, Denis et merci à cet André Roosen qui vous a donc épaulé pour préparer ce formidable article. Vous lire est toujours un bonheur !

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  3. Merci Denis, votre Reseau est toujours aussi passionnant et instructif.

    Amicalement,

    France

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