samedi 3 novembre 2012

L'Herbe des nuits : Modiano en noir et brume

"Qu'est-ce que tu dirais si j'avais tué quelqu'un?" Il y a du roman noir dans le nouveau Modiano. Des repris de justice, des balles perdues, un inspecteur à la mémoire longue. Beaucoup de blanc aussi : une voix blanche, le Chat Blancla rue Blanche... Des nuits blanches passées à deux. Un jeune homme rencontre une femme impliquée dans une sale affaire, et découvre progressivement ce qui s'est passé. Mais peu lui importe qu'elle ait tiré. Il saura garder le silence."Ce que je dirais ? Rien."


Un roman poignant en noir et blanc, donc, comme ces films des années 1960, la période où se sont noués le crime et l'amour au coeur de L'Herbe des nuits. Mais, avec Patrick Modiano, rien n'est évidemment aussi simple. Car toute l'intrigue est racontée en clair-obscur, à la lumière d'aujourd'hui, lointaine, par un homme qui tente de retrouver des bribes de son passé. Il n'y a plus guère de témoins. Juste des notes dans un carnet noir, et des souvenirs qui émergent du brouillard dans le désordre. Comme en rêve. Avec du noir, du blanc rendu gris par le temps, et quelques touches de couleur : une Lancia rouge, un manteau beige...

Modiano a déjà joué au détective parti à la recherche de son histoire. Depuis Rue des boutiques obscures, prix Goncourt en 1978, il s'en est même fait une spécialité. Y compris pour dévoiler sa propre enfance et les secrets de ses parents dans une autobiographie à nulle autre pareille, Un pedigree (2005). Ici, il prend moins de risques que dans cette mise à nu, mais porte à son sommet un genre dont il est l'inventeur : l'autofiction poético-policière.

Jamais Modiano n'avait en effet écrit un texte aussi poétique que cet apparent polar. Au foisonnement baroque et à la violence de ses premiers livres a succédé au fil des années une écriture de plus en plus dépouillée, pudique, au rythme à la fois extrêmement travaillé et superbement fluide, nourrie de poésie. L'Herbe des nuits, un titre qui était déjà celui du recueil d'un poète belge oublié, Joseph Boland, charrie ainsi discrètement des vers d'Audiberti, Nabokov et Cendrars.

Quant à l'autofiction, l'auteur en fait jouer les ressorts avec brio. Peu à peu, le lecteur découvre que le héros et narrateur du roman s'appelle Jean - le premier prénom de Modiano -, et qu'il est écrivain. Il rencontre Gérard Marciano et Pierre Duwelz, des personnages louches que Modiano, dans Un pedigree, racontait avoir croisés dans le Paris des années 1960. De quoi susciter un trouble grisant. Jusqu’où la fiction se confond-elle avec la réalité?

Patrick Modiano adore prendre des évènements qui lui parlent, les mettre en pièces et en vaporiser les particules dans ses livres. C'est ce qu'il avait fait avec l'affaire Profumo pour Du plus loin de l'oubli (1996), et avec le suicide d'une amie de Guy Debord pour Dans le café de la jeunesse perdue (2007). 

Cette fois-ci, son roman s'inspire en partie de l'affaire Ben Barka. L'enlèvement de cet opposant marocain en plein Paris, en 1965, puis sa mort, ont d'autant plus frappé Modiano qu'il a connu un homme lié au dossier. Il avait alors vingt ans.

Georges Boucheseiche, alias Georges B. 
Près d'un demi-siècle plus tard, l'écrivain puise dans cette sombre histoire des noms, des lieux, des bouts d'intrigue, une ambiance lourde : "Partout, il planait une menace dans l'air qui donnait une couleur particulière à la vie." Georges Boucheseiche, le probable meurtrier de Ben Barka, devient Georges B., un homme qui "n'est pas un enfant de choeur". L'Unic Hôtel, à Montparnasse, dont il était l'un des propriétaires, se retrouve au centre du récit. Son comparse Paul Chastagnier est cité nommément. Ghali Aghamouri, un autre des "toquards de l'Unic Hôtel", comme les baptise l'héroïne, n'est pas sans évoquer Thami Azzemouri, l'étudiant qui accompagnait Ben Barka lors de sa disparition.

Sur tout cela, Modiano ajoute sa dose habituelle de brume. Si bien que ce roman, c'est un peu l'affaire Ben Barka, mais sans affaire, ni Ben Barka ! Il n'évoque l'enlèvement que d'une ligne, et se focalise sur des acteurs secondaires du drame, en les saisissant quelques mois avant qu'il n'éclate.
Et comme toujours avec l'auteur de La Place de l'Etoile (1968), le récit plonge ses racines plus loin encore, dans le terreau putride de l'Occupation. Bien avant d'être mêlé au meurtre de Ben Barka, Georges Boucheseiche avait prêté main-forte à la Gestapo française de la rue Lauriston. Le docteur Lucaszek, un autre personnage de L'Herbe des nuits, a lui aussi été en contact avec cette sinistre bande. 

Quant à Dannie, la jeune femme au centre du roman, Modiano l'a lourdement chargée : il lui attribue pour nom de guerre Mireille Sampieri, celui d'une maîtresse d'Henri Lafont, truand à la tête de la bande, et en fait la fille de Lydia Roger, ancienne danseuse nue qui fréquenta la rue Lauriston. 

Cette période noire, Modiano en a fait sa « nuit originelle ». Elle a permis à ses parents de se rencontrer, et ne cesse de le hanter. Autant que des années 1960, c'est de cette nuit-là que vient l'herbe délicieusement vénéneuse d'aujourd'hui.

Denis Cosnard
(Une version légèrement différente de cet article est parue dans Le Monde des Livres du 28 septembre 2012)

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