mercredi 28 novembre 2012

Modiano à la BNF

Chaque mois, des écrivains récemment publiés dialoguent avec Laure Adler et Bruno Racine, tantôt dans les salons du XVIIIe siècle de la Bibliothèque de l’Arsenal, tantôt sur le site François-Mitterrand. 

Le 6 novembre, pour la dix-huitième édition du Cercle littéraire de la BnF, Patrick Modiano a présenté son dernier roman, L'Herbe des nuits (Gallimard).

En fin d'émission, Alexis Brocas, critique au Magazine Littéraire, présente son coup de cœur du mois : Peste et Choléra (Seuil) de Patrick Deville.


samedi 24 novembre 2012

Modiano et l'image : un numéro spécial des French Cultural Studies

A la suite d'un colloque tenu à Dublin en 2010, la revue French Cultural Studies publie ce mois-ci un très intéressant numéro spécial, entièrement en français, consacré à Modiano et l'image (volume 23, numéro 4, novembre 2012). 

"Les récits de Modiano sont truffés de détails aux couleurs fortes et sont constellés d’objets "modianiens", de vêtements faciles à visualiser, et d’images typographiques qui naissent de ses listes et de ses transcriptions de fragments, explique Dervila Cooke, qui a dirigé ce volume. Des images mentales demeurent longtemps dans l’imagination du lecteur, resurgissant avec de petites variations de texte en texte. 
Les personnages eux-mêmes sont des revenants, surtout ce jeune homme très grand et brun qui narre la plupart des histoires et qui est hanté par le souvenir d’un père brun au manteau bleu marine et d’une mère plutôt blonde. Notre héros se promène dans Paris, sans cesse traqué par une vague menace qui pèse sur sa quête de quelque chose d’indéfinissable, et trouve des refuges temporaires dans les livres et au cinéma. Les femmes qu’il aime portent des manteaux de fourrure ou des imperméables, voire des peignoirs éponge. D’autres, parfois moins aimées, portent des pantalons d’équitation. 
La description de l’image photographique, avec sa dynamique de présence-absence, est au coeur de ces écrits, tout comme l’illusion cinématographique, qui semble offrir un peu de cohérence aux narrateurs déstabilisés, mais seulement pour la durée d’un film. 
Le présent ouvrage, le premier à se consacrer uniquement à la thématique de l’image chez l’auteur, tente de nouer certains des fils épars de ces éléments dans son oeuvre, surtout, mais pas uniquement, dans les textes récents ou plus rarement étudiés."

Outre Dervila Cooke, les 9 articles réunis ici sont signés de spécialistes tels que Colin Nettelbeck, Alan Morris, Christian Donadille, Lourdes Carriedo, Jurate Kaminskas, et Zeno Zelinsky. 

Plusieurs des articles incluent des analyses de Dans le café de la jeunesse perdue et de L’Horizon, tandis que d’autres étudient les albums illustrés. Alain Nahum, réalisateur du film Des gens qui passent, évoque, dans un entretien, cette adaptation d’Un cirque passe.

Les différents articles et la revue entière peuvent être achetés sur le site de l'éditeur, Sage Publishing, qui propose également l'accès gratuit à des résumés des articles. 
Il est également possible d'appeler l'éditeur ou de lui envoyer un mail : 
Tel: +44 (0)20 7324 8701 
peter.woolley@sagepub.co.uk 

dimanche 11 novembre 2012

"Le roman, c’est lourd, suffocant", dit Modiano

Un mois après la sortie en librairie de L'Herbe des nuits, Patrick Modiano vient d'accorder au Figaro Madame une intéressante interview

Il y revient sur ce livre, mais aussi sur les quartiers de Paris, le futur antérieur ("le temps qui me correspond le mieux", dit-il), le nom de ses personnages, le spleen du dimanche, la poésie, l'écriture des romans...

A ce sujet, il lâche une réponse inattendue: "Le roman, c’est lourd, suffocant, ce n’est pas fait pour l’impétuosité de la jeunesse. Avec le temps, on apprend à supporter la charge du roman. Un déménageur m’a expliqué un jour qu’il y a des positions du corps qui permettent de ne plus sentir le poids. C’est pareil pour l’écriture du roman..."


samedi 3 novembre 2012

Galina Dismaïlova, un personnage de Modiano



Odette Marchal, dite Galina Dismaïlova, est un personnage qui apparaît dans le récit Catherine Certitude (1988). 

Originaire de Saint-Mandé "où ses parents (…) tenaient un petit café-restaurant", Odette Marchal a commencé sa carrière comme danseuse au Casino de Paris. Puis elle est devenue professeur de danse sous le nom de Galina Dismaïlova, prenant au passage l’accent russe. Elle dirige le cours de danse où est élève la petite Catherine Certitude.

Elle effectue ainsi un parcours inverse de celui du père de Catherine, qui a troqué un patronyme venu d’Europe de l’est ("quelque chose comme : Tscerstistscekvadze, ou Chertchetitudjvili") pour un nom qui sonne bien français : Georges Certitude.

Le prénom Galina n'est pas sans évoquer Galina dite Gay Orloff, une ancienne danseuse, amie du père de Patrick Modiano durant l'Occupation, citée comme telle dans Un pedigree, et transformée en Galina Orlow dans Rue des Boutiques obscures. 

Galina Orlow dite Gay Orlova ou Gay Orloff était née à Petrograd (Russie) le 11 février 1914. "Elle avait, très jeune, émigré aux États-Unis", rapporte Modiano dans Un Pedigree"À vingt ans, elle dansait dans une revue en Floride et elle y avait rencontré un petit homme brun très sentimental et très courtois dont elle était devenue la maîtresse : un certain Lucky Luciano", truand américain bien connu. Arrivée en France en 1936, elle s'y marie en 1938 avec Victor Benjamin Marie Ghislain Alain Eudes d’Eudeville (1903-1956) et obtient ainsi la nationalité française. Elle se suicide à Paris en février 1948. Elle est enterrée à Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne). 

Gay Orlova dans le Chicago Daily Tribune,
18 janvier 1932. Elle est alors danseuse à Broadway. 



L'Herbe des nuits : Modiano en noir et brume

"Qu'est-ce que tu dirais si j'avais tué quelqu'un?" Il y a du roman noir dans le nouveau Modiano. Des repris de justice, des balles perdues, un inspecteur à la mémoire longue. Beaucoup de blanc aussi : une voix blanche, le Chat Blancla rue Blanche... Des nuits blanches passées à deux. Un jeune homme rencontre une femme impliquée dans une sale affaire, et découvre progressivement ce qui s'est passé. Mais peu lui importe qu'elle ait tiré. Il saura garder le silence."Ce que je dirais ? Rien."


Un roman poignant en noir et blanc, donc, comme ces films des années 1960, la période où se sont noués le crime et l'amour au coeur de L'Herbe des nuits. Mais, avec Patrick Modiano, rien n'est évidemment aussi simple. Car toute l'intrigue est racontée en clair-obscur, à la lumière d'aujourd'hui, lointaine, par un homme qui tente de retrouver des bribes de son passé. Il n'y a plus guère de témoins. Juste des notes dans un carnet noir, et des souvenirs qui émergent du brouillard dans le désordre. Comme en rêve. Avec du noir, du blanc rendu gris par le temps, et quelques touches de couleur : une Lancia rouge, un manteau beige...

Modiano a déjà joué au détective parti à la recherche de son histoire. Depuis Rue des boutiques obscures, prix Goncourt en 1978, il s'en est même fait une spécialité. Y compris pour dévoiler sa propre enfance et les secrets de ses parents dans une autobiographie à nulle autre pareille, Un pedigree (2005). Ici, il prend moins de risques que dans cette mise à nu, mais porte à son sommet un genre dont il est l'inventeur : l'autofiction poético-policière.

Jamais Modiano n'avait en effet écrit un texte aussi poétique que cet apparent polar. Au foisonnement baroque et à la violence de ses premiers livres a succédé au fil des années une écriture de plus en plus dépouillée, pudique, au rythme à la fois extrêmement travaillé et superbement fluide, nourrie de poésie. L'Herbe des nuits, un titre qui était déjà celui du recueil d'un poète belge oublié, Joseph Boland, charrie ainsi discrètement des vers d'Audiberti, Nabokov et Cendrars.

Quant à l'autofiction, l'auteur en fait jouer les ressorts avec brio. Peu à peu, le lecteur découvre que le héros et narrateur du roman s'appelle Jean - le premier prénom de Modiano -, et qu'il est écrivain. Il rencontre Gérard Marciano et Pierre Duwelz, des personnages louches que Modiano, dans Un pedigree, racontait avoir croisés dans le Paris des années 1960. De quoi susciter un trouble grisant. Jusqu’où la fiction se confond-elle avec la réalité?

Patrick Modiano adore prendre des évènements qui lui parlent, les mettre en pièces et en vaporiser les particules dans ses livres. C'est ce qu'il avait fait avec l'affaire Profumo pour Du plus loin de l'oubli (1996), et avec le suicide d'une amie de Guy Debord pour Dans le café de la jeunesse perdue (2007). 

Cette fois-ci, son roman s'inspire en partie de l'affaire Ben Barka. L'enlèvement de cet opposant marocain en plein Paris, en 1965, puis sa mort, ont d'autant plus frappé Modiano qu'il a connu un homme lié au dossier. Il avait alors vingt ans.

Georges Boucheseiche, alias Georges B. 
Près d'un demi-siècle plus tard, l'écrivain puise dans cette sombre histoire des noms, des lieux, des bouts d'intrigue, une ambiance lourde : "Partout, il planait une menace dans l'air qui donnait une couleur particulière à la vie." Georges Boucheseiche, le probable meurtrier de Ben Barka, devient Georges B., un homme qui "n'est pas un enfant de choeur". L'Unic Hôtel, à Montparnasse, dont il était l'un des propriétaires, se retrouve au centre du récit. Son comparse Paul Chastagnier est cité nommément. Ghali Aghamouri, un autre des "toquards de l'Unic Hôtel", comme les baptise l'héroïne, n'est pas sans évoquer Thami Azzemouri, l'étudiant qui accompagnait Ben Barka lors de sa disparition.

Sur tout cela, Modiano ajoute sa dose habituelle de brume. Si bien que ce roman, c'est un peu l'affaire Ben Barka, mais sans affaire, ni Ben Barka ! Il n'évoque l'enlèvement que d'une ligne, et se focalise sur des acteurs secondaires du drame, en les saisissant quelques mois avant qu'il n'éclate.
Et comme toujours avec l'auteur de La Place de l'Etoile (1968), le récit plonge ses racines plus loin encore, dans le terreau putride de l'Occupation. Bien avant d'être mêlé au meurtre de Ben Barka, Georges Boucheseiche avait prêté main-forte à la Gestapo française de la rue Lauriston. Le docteur Lucaszek, un autre personnage de L'Herbe des nuits, a lui aussi été en contact avec cette sinistre bande. 

Quant à Dannie, la jeune femme au centre du roman, Modiano l'a lourdement chargée : il lui attribue pour nom de guerre Mireille Sampieri, celui d'une maîtresse d'Henri Lafont, truand à la tête de la bande, et en fait la fille de Lydia Roger, ancienne danseuse nue qui fréquenta la rue Lauriston. 

Cette période noire, Modiano en a fait sa « nuit originelle ». Elle a permis à ses parents de se rencontrer, et ne cesse de le hanter. Autant que des années 1960, c'est de cette nuit-là que vient l'herbe délicieusement vénéneuse d'aujourd'hui.

Denis Cosnard
(Une version légèrement différente de cet article est parue dans Le Monde des Livres du 28 septembre 2012)