dimanche 29 janvier 2012

Modiano "avec Klarsfeld, contre l’oubli"

Le Mémorial de la déportation
des juifs de France
"Avec Klarsfeld, contre l’oubli" est le titre d'un article de Patrick Modiano publié dans "Libération" le 2 novembre 1994. 
Republication dans le "Cahier de L'Herne" consacré à Modiano (janvier 2012).

Dans ce texte important, écrit à l’occasion de la publication par Serge Klarsfeld du Mémorial des enfants juifs déportés de France, Patrick Modiano évoque l’importance décisive pour lui du livre antérieur de Klarsfeld, le Mémorial de la déportation des juifs de France (1978).

"Son mémorial m’a révélé ce que je n’osais pas regarder vraiment en face, et la raison d’un malaise que je ne parvenais pas à exprimer. (…) Après la parution du mémorial de Serge Klarsfeld, je me suis senti quelqu’un d’autre. (…) Et d’abord, j’ai douté de la littérature. Puisque le principal moteur de celle-ci est souvent la mémoire, il me semblait que le seul livre qu’il fallait écrire, c’était ce mémorial, comme Serge Klarsfeld l’avait fait. Je n’ai pas osé, à l’époque, prendre contact avec lui, ni avec l’écrivain dont l’œuvre est souvent une illustration de ce mémorial : Georges Perec."

Modiano explique ensuite qu’il a voulu suivre l’exemple de Klarsfeld, et expose le cas de Dora Bruder. Il cite l’annonce de Paris-Soir passée par ses parents, et raconte qu’il a retrouvé le nom de Dora Bruder dans le mémorial de Klarsfeld.
"Grâce à Serge Klarsfeld, je saurai peut-être quelque chose de Dora Bruder."

Sous le même titre, "Avec Klarsfled, contre l’oubli", Alan Morris (University of Strathclyde) a consacré en 2006 une intéressante analyse aux différentes versions du livre Dora Bruder, et aux relations entre Modiano et Klarsfeld.
"Journal of European Studies", vol. 36, n°3, 269-293

A lire sur le même sujet : les lettres échangées entre Patrick Modiano et Serge Klarsfeld.


samedi 28 janvier 2012

Modiano-Klarsfeld, une correspondance autour de Dora Bruder

Serge Klarsfeld en 2012 

Patrick Modiano a entretenu une correspondance suivie avec Serge Klarsfeld, avocat, président de l’Association des fils et filles de déportés juifs de France, qui a joué avec sa femme Beate un rôle majeur dans la recherche historique et la traque de criminels de guerre (Barbie, Brunner, Bousquet, Papon…).

Plusieurs lettres ou fragments des lettres de Modiano ont été publiées par Serge Klarsfeld dans Le Mémorial des enfants juifs de France, quatrième tome de La Shoah en France (Fayard, 2001), puis dans le "Cahier de L'Herne" consacré à Modiano (janvier 2012).

La première lettre publiée date du 26 mai 1978, peu après la publication par Klarsfeld du premier Mémorial de la déportation des juifs de France, un recueil de quelque 76.000 noms.
"Je voulais vous dire, en venant chercher le livre l’autre jour, combien je vous admire vous et votre femme pour ce que vous faites, écrit Modiano. Ce qui est désespérant, c’est de penser à toute cette masse de souffrance et à toute cette innocence martyrisée sans laisser de traces. Au moins, vous avez pu retrouver leurs noms (…)"

"J’ai été reconnaissant à cet homme de nous avoir causé, à moi et à beaucoup d’autres, un des plus grands chocs de notre vie", écrira Modiano plus tard, en 1994, dans son article "Avec Klarsfeld, contre l’oubli", en évoquant la lecture de ce premier Mémorial.
Il précise alors n’avoir "pas osé, à l’époque, prendre contact" avec Klarsfeld, ce que semble démentir la lettre de mai 1978.

Les autres lettres datent de 1994 à 1996. A l’époque, Patrick Modiano mène son enquête sur Dora Bruder, cette jeune fille fugueuse dont les parents ont passé un avis de recherche dans un Paris-Soir du 31 décembre 1941.
Tombé un jour de décembre 1988 sur cette annonce qui le frappe, Modiano a ensuite retrouvé les noms de Dora Bruder et de ses parents dans le premier Mémorial de la déportation des juifs de France.

A l'automne 1994, Modiano rencontre Serge Klarsfeld, sa femme Beate et son fils Arno. Klarsfeld lui confie plusieurs interrogatoires de miliciens enfuis de Lyon, passés en Italie puis rattrapés par la police. La lecture de ce dossier frappe l'écrivain. Une des femmes interrogées "cite des gens que mon père a croisés pendant l'Occupation", écrit-il à Klarsfeld le 27 octobre 1994. 

Dans le même courrier, Modiano transmet à son correspondant le texte de son article "Avec Klarsfeld, contre l'oubli" à paraître quelques jours plus tard dans "Libération". Dans cet article écrit à l’occasion de la publication du Mémorial des enfants juifs déportés de France, Modiano lance un appel à l'aide, pour obtenir des informations sur Dora Bruder

Serge Klarsfeld répond très vite à ce SOS, et lui transmet toute une série de documents et d'informations sur Dora Bruder. 
Le premier Mémorial des enfants juifs déportés de France

"J’ai été bouleversé par votre lettre et la photo de Dora Bruder et de ses parents, écrit ainsi Modiano à Klarsfeld le 23 mars 1995. Vous étiez le seul à pouvoir les sortir du néant."

En avril, Klarsfeld apporte à Modiano une nouvelle moisson d'informations sur Dora Bruder.

Patrick Modiano lui répond le 25 avril: "Tout ce que vous avez reconstitué sur ce qui s’est passé pour Dora Bruder et ses parents m’a de nouveau bouleversé", écrit-il notamment.

Le 20 juin 1995, Modiano remercie Serge Klarsfeld de lui avoir fait parvenir "la nouvelle édition du Mémorial des enfants où j’ai retrouvé Dora Bruder et d’autres enfants auxquels je pense chaque fois que je passe dans les rues de mon quartier." 
A propos de cette nouvelle édition, il emploie dans son courrier des mots très forts : "Pour moi, ce livre où vous avez rassemblé tous ces destins brisés, et où vous avez témoigné pour toute cette innocence que l’on a saccagée, est le plus important de ma vie."

Le 10 janvier 1996, Modiano se dit une nouvelle fois "bouleversé" par "les détails supplémentaires que vous m’avez donnés au sujet de Dora Bruder, et les photos."

Le 15 mars 1996, après avoir "pu travailler aux fichiers", Klarsfeld envoie un nouveau courrier à Modiano à propos de Dora Bruder. Il y recopie notamment 5 cartes de la police sur la famille Bruder. 

En juillet 1996, Klarsfeld écrit de nouveau à Modiano pour le mettre en contact avec "une Mme Topeza (...) qui a connu en 1942 l'institution catholique du bd de Picpus". 

Le 28 juillet 1996, Modiano remercie Klarsfeld pour "la photo de Dora avec sa mère et sa grand-mère", et évoque "un projet que j’aimerais mener à bien, grâce aux renseignements que vous m’avez donnés et aux pistes que vous m’avez ouvertes", référence au futur livre Dora Bruder.

Le 10 octobre 1996, Serge Klarsfeld confie des informations supplémentaires à Modiano, en particulier un document trouvé dans les archives de l'UGIF au Yivo Institute. 

Mars 1997 : première édition du livre Dora Bruder. Son auteur en envoie un exemplaire à Serge Klarsfeld, accompagné d'une courte lettre datée du 21 mars. "A ceux qui m'interrogent, je me permets de dire que vous m'avez mis sur certaines pistes qui m'ont été précieuses", y précise Modiano. 

La dernière lettre, en date du 3 avril, est la réponse de Klarsfeld à la lecture de Dora Bruder, "un beau livre sur elle et sur vous aussi". 

Klarsfeld a découvert qu'il n'est jamais mentionné dans le livre. D'où son irritation. "Permettez-moi (...) de remarquez que l'enquête, telle que vous la narrez, tient plus du roman que de la réalité, puisque vous m'effacez et pourtant Dieu sait que j'ai oeuvré pour découvrir et rassembler des informations sur Dora et vous les communiquer.  Je ne sais si cette disparition (...) est significative d'une trop grande présence de ma part dans cette recherche ou si c'est un procédé littéraire permettant à l'auteur d'être le seul démiurge". Plus loin, il avance une autre hypothèse : "Peut-être êtes-vous amoureux de Dora ou de son ombre et, comme nous l'avons cherchée ensemble, vous tenez à la garder pour vous-même, tout en la faisant aimer par un large public"


vendredi 27 janvier 2012

Rendez-vous avec Patrick Modiano ? Evidemment, il n'est pas là...

   A l'occasion de la parution du "Cahier de L'Herne" consacré à Modiano, un cocktail a eu lieu le jeudi 12 janvier aux éditions de L'Herne. Patrick Modiano était attendu, espéré. 
Evidemment, il n'est pas venu, raconte Pierre Assouline dans une jolie chronique du "Monde" à lire ici. Mais son esprit était là... et le ministre de la culture aussi, en prime !



mardi 24 janvier 2012

Modiano retouche son portrait (à propos du Cahier de L'Herne)

   Cela tient en deux lignes, glissées dans les « repères biographiques », à la fin du « Cahier de L'Herne » qui vient de sortir. « Septembre 1977 : mort de son père en Suisse sans que personne ne le prévienne. Il ne l'avait pas revu depuis onze ans. » Patrick Modiano a pris soin de rédiger ce texte court à la troisième personne. Une vieille technique pour tenir l'émotion à distance. Malgré tout, l'auteur de La Place de l'étoile n'en avait jamais écrit autant sur la disparition de son père. Jamais il n'avait laissé percer aussi nettement le manque provoqué par la mort de ce roi déchu qu'il brocardait dans ses premiers romans et qu'il a peu à peu réhabilité.

Longtemps, Modiano a résisté à l'autobiographie. Raconter sa vie ? Oui, mais seulement en la transposant, en la stylisant. Sinon, « on risque de donner une impression de débraillé, de document vécu, de déballage, qui est le contraire de la littérature », plaidait-il en 1972. Quarante ans plus tard, le temps des masques est révolu. En 2005, l'écrivain s'est enfin résolu à raconter ses vingt premières années et ses curieux parents dans 
Un pedigree, exceptionnel autoportrait de l'artiste en jeune chien mal-aimé. Le voici qui profite de ce « Cahier de L'Herne » pour compléter le tableau et effectuer quelques retouches.

Ces « repères biographiques », par exemple. Une première version en avait été publiée il y a quatre ans. A l'époque, il n'y avait pas un mot sur la mort du père. Ni toutes les précisions données sur les fugues à répétition du jeune Modiano. En revanche, il mentionnait son grand prix Paul-Morand, reçu en 2000, qui est désormais gommé de la biographie - à cause de l'antisémitisme de Morand?

Au-delà de ce texte autobiographique, Modiano a confié aux chevilles ouvrières de ce passionnant « Cahier », les universitaires Raphaëlle Guidée et Maryline Heck, une quarantaine de documents puisés dans ses archives. Une photo de son père, cet Albert Modiano qui, pour les lecteurs, était jusqu'à une date récente sans visage. D'autres de sa mère, en starlette flamande des années 1940. Un portrait de Rudy, le frère trop tôt disparu, dont l'oeuvre de Patrick constitue en partie un tombeau. Ou encore de poignantes pages de son cahier d'adolescent.

Autre texte étonnant, une liste, établie par l'auteur lui-même, des personnes réelles qu'il a insérées dans ses fictions. Suzy Kraay. Gino Bordin. Eddy Pagnon. Meinthe. Des dizaines d'autres, qui viennent souvent des années noires de l'Occupation, la nuit originelle de Modiano. Certains se retrouvent dans ses livres, sous diverses identités. Preuve que, contrairement à ce qu'il affirme dans les interviews, le retour de ces personnages n'est pas le fruit du hasard ni d'une soudaine amnésie, mais bien d'un travail d'écrivain. Stylo, vieux bottins, et liste en main.

Une dernière retouche à noter. Celle-ci n'est pas de la main de Modiano, mais de Serge Klarsfeld. Dans les années 1990, le chasseur de nazis l'a énormément aidé à mener son enquête sur Dora Bruder, cette jeune fugueuse morte à Auschwitz. Sans lui, jamais le livre Dora Bruder n'aurait pu voir le jour. Pourtant, Klarsfeld n'y est même pas cité. D'où sa surprise à la lecture du texte. "Comment avez-vous pu me faire disparaître de votre enquête-roman ?" écrit-il, irrité, à Modiano. Avant d'avancer une hypothèse très fine : "Peut-être êtes-vous amoureux de Dora ou de son ombre et, comme nous l'avons cherchée ensemble, vous tenez à la garder pour vous-même tout en la faisant aimer par un large public." Cette lettre, c'est Klarsfeld qui l'a donnée à L'Herne. Modiano n'a pas bloqué sa publication.



Denis Cosnard

samedi 21 janvier 2012

Eddy Pagnon, Modiano et la Gestapo française de la rue Lauriston

Eddy Pagnon (au centre), entre Alexandre Villaplana et Edmond Delahaye,
croquis dessiné par Louis Berings lors du procès de la "Carlingue" (décembre 1944) 

Collaborateur français, membre de la bande de la rue Lauriston menée par Henri Lafont et Pierre Bonny, Eddy Pagnon est un personnage central de l’œuvre de Patrick Modiano. Il revient, d’une façon ou d’une autre, dans de très nombreux textes.

Eddy Pagnon était le chauffeur attitré d’Henri Chamberlin, dit Lafont. Condamné à mort le 12 décembre 1944, Eddy Pagnon fut exécuté le 27 décembre à 10h00 au fort de Montrouge avec sept autres membres de la « Gestapo française » de la rue Lauriston : Bonny, Lafont, Haré, Delval, Villaplana dit Villaplane, Engel et Clavié.




Pagnon et trois autres inculpés : Clavié, Engel et Tate
(croquis d'audience d'Al-Ry [Henry Albert] paru dans L'Aurore, décembre 1944) 

Avant guerre, Eddy Pagnon aurait rencontré Albert Modiano, le père de Patrick Modiano, dans un garage, indique Patrick Modiano dans plusieurs textes.

Puis pendant la guerre, durant l’hiver 1943, Albert Modiano aurait été arrêté dans une rafle, emmené au dépôt de la Préfecture de police, et Pagnon l’aurait fait libérer. Telle est du moins l’hypothèse que, sous couvert de fiction, Patrick Modiano a répétée dans trois récits : De si braves garçonsRemise de peine et Fleurs de ruine. Il n'est cependant pas parvenu à vérifier cette hypothèse, et ne la cite pas dans son autobiographie Un pedigree lorsqu'il évoque les arrestations de son père. 


Lafont et son chauffeur Eddy Pagnon
(Défense de la France, 10 septembre 1944)
Eddy Pagnon apparaît de façon assez fugitive dans Les Boulevards de ceinture :
"Sylviane profite du silence pour raconter qu'un certain Eddy Pagnon, dans un cabaret où elle se trouvait en sa compagnie, a brandi un revolver d'enfant devant les clients terrifiés. Eddy Pagnon... Encore un nom qui court dans ma mémoire. Personnage ? Je ne sais pas, mais cet homme me plaît qui sort un revolver dont il menace des ombres." 

Dans De si braves garçons : Avant la guerre, Eddy Pagnon travaillait dans un garage d’Asnières dont "s’occupait" un certain Jendron. Tous les deux sont devenus des amis de Claude Portier, mère de Christian Portier, élève du collège de Valvert et l’un des camarades du narrateur. 

"Qu’est-ce qui avait bien pu lui arriver, à cet Eddy Pagnon, pour qu’ils en parlent à voix basse?", s’interroge le narrateur, Patrick.


Un début de réponse viendra 20 ans plus tard : "Il travaillait pour les Allemands… Il nous a fait libérer quand nous avons été arrêtés, le père de Christian et moi… (…) Les Allemands nous avaient passés à tabac…", explique Claude Portier à la fin du livre. 



On retrouve Louis Pagnon dans Dimanches d’août. Cette fois, il est présenté comme l’un des propriétaires fugaces de la Croix du Sud, ce bijou de grand prix au centre du récit. La pierre aurait été vendue en février 1943 par "un certain Jean Terrail" à "un certain Pagnon, Louis". "Selon une fiche de police ultérieure, la vente s’était effectuée en marks allemands. Puis, en mai 1944, Louis Pagnon avait vendu le diamant à un certain de Bellune, Philippe, dit de Pacheco (…)".

"Louis Pagnon avait été fusillé en décembre 1944. De Bellune Philippe, lui, avait disparu, comme la Croix du Sud (…)".


Un chapitre de Dans la peau de Patrick Modiano (Fayard, 2011), de Denis Cosnard, le créateur de ce site, est consacré à la véritable histoire Eddy Pagnon et à sa présence très forte dans l’œuvre de Modiano.

dimanche 15 janvier 2012

Caméra légère, par Patrick Modiano

Caméra légère est le titre d'un texte de Patrick Modiano sur le cinéma, publié dans "Libération" le 13 mars 1999, dans le cadre d'une série d'articles sur les objets du vingtième siècle. 
Le texte, disponible sur le site de "Libération", a été republié en janvier 2012 dans le "Cahier de L'Herne" consacré à Modiano


"Qu'est-ce qui décide certaines personnes, quand elles sont au carrefour du cinéma et de la littérature, à prendre un chemin plutôt que l'autre?", s'interroge notamment Patrick Modiano dans ce texte. Cette question, le jeune Modiano se l'est visiblement posée. Fils d'une comédienne, a commencé sa vie professionnelle par des "petits boulots" pour le cinéma, et a participé à la préparation de toute une série de films

Sa réponse semble tenir dans deux phrases du texte: "Mais combien d'efforts, d'énergie et de sang-froid pour vaincre toutes les lois de la pesanteur liées à l'art cinématographique. Il m'est vite apparu que, malheureusement, la caméra ne pourrait jamais avoir la légèreté du stylo." 

samedi 14 janvier 2012

Mes vingt ans / Le Temps, une nouvelle de Patrick Modiano

Mes vingt ans est le titre d'une nouvelle de Patrick Modiano, datée de juillet 1983, et publiée dans l'édition français du magazine "Vogue" en décembre 1983, accompagnée de photographies prises pour l'occasion par Caroline de Monaco.

Elle a été republiée sous le titre Le Temps dans le "Cahier de L'Herne" consacré à Modiano en janvier 2012, et présentée par erreur comme une nouvelle inédite. Les deux textes sont en réalité très proches. La lecture de la première page du tapuscrit publiée également dans le "Cahier de L'Herne" tend à montrer que Le Temps est une version légèrement retravaillée de Mes vingt ans. Certaines phrases ont été allégées, quelques mots précisés, un nom (celui de Turquese, la fiancée brune de Scheffer) a été supprimé. Rien, en revanche, n'a été ajouté.

Cette nouvelle porte sur un homme à éclipses, qui change régulièrement de vie, et dont le narrateur tente de percer l’identité. Il se présente comme Guy Scheffer, semble travailler pour Air France, mais s’appelait auparavant Pierre de Pacheco.

Avec Pacheco, Modiano s’empare une fois de plus d’une personne réelle sur laquelle il a amassé beaucoup d’informations, et fantasmé. Né en 1916, Philippe de Pacheco-Bellune était un agent double, engagé dans un service de la Gestapo.
Outre Mes vingt ans/Le Temps, Modiano s'est inspiré de ce personnage dans Une jeunesse, Memory Lane, Dimanches d’août, Voyage de noces et Fleurs de ruine.

Un chapitre du livre-enquête Dans la peau de Patrick Modiano (Fayard, 2011) est consacré à ce personnage récurrent.

Modiano et Tristan Egolf

Tristan Egolf
Patrick Modiano a joué un rôle de "bonne fée" pour l'écrivain américain Tristan Egolf (1971-2005), ami de sa fille Marie, qu'il a logé chez lui et qu'il a aidé à publier son premier roman, Le Seigneur des porcheries (Gallimard, 1998). 

Peu après le suicide du jeune homme, le 7 mai 2005 à Lancaster (Etats-Unis), Modiano a témoigné de leur relation dans un texte, Disparition de l'écrivain américain Tristan Egolf, publié dans "Les Inrockuptibles" (25-31 mai 2005). 
Ce texte a été republié dans le "Cahier de L'Herne" consacré à Modiano en janvier 2012. 

Dans cet article, Patrick Modiano raconte la façon dont il a découvert en 1995 le manuscrit sur lequel travaillait Tristan Egolf. "Avant même de le lire, j'ai senti que ce type de 23 ans qui allait chaque soir chanter dans un café de la rue de Seine pour un peu d'argent et qui m'avait dit vaguement "qu'il écrivait", était de la race des Robert Walser".
Modiano y compare aussi Tristan Egolf à Rimbaud. 

A lire, l'incroyable et tragique histoire de Tristan Egolf, une enquête de Didier Jacob ("Le Nouvel Observateur"). 


jeudi 12 janvier 2012

Un Cahier de L'Herne consacré à Patrick Modiano



Les éditions de L'Herne ont consacré un de leurs prestigieux Cahiers à Patrick Modiano. Réalisé sous la direction de Raphaëlle Guidée et Maryline Heck avec l'aide de l'écrivain, ce très riche Cahier n°98 est paru en janvier 2012.

Il comprend notamment 8 textes inédits de Patrick Modiano. 



A lire à propos de cette publication 

"Modiano se démasque", un article enthousiaste de Jérôme Garcin ("Le Nouvel Observateur"). 
"Découvrir Patrick Modiano", par Norbert Czarny
"Modiano retouche son portrait", par Denis Cosnard ("Les Echos").

Sommaire

Maryline Heck et Raphaëlle Guidée : Avant-propos

Patrick Modiano : La vie collective est étouffante
Jean Poucet : Jouy-en-Josas dans l’oeuvre de Patrick Modiano
Gaston Ferdière : Certificat médical
Janine et Raymond Queneau : Lettres

Patrick Modiano : Entrer par effraction dans le château de la Belle au Bois dormant
Emmanuel Berl : Un jeune homme doué
Jean Gaugeard : Un voyage au bout du ghetto
Robert Poulet : Les voix du marécage
Jacques Bersani : La Place de l’étoile
Robert Kanters : La nuit de Patrick Modiano
Dominique Fernandez : Au nom du père
Bertrand Poirot-Delpech : Un nouvel « étranger »
Michel Cournot : Les passés du futur

Robert Gallimard : Un écrivain né chez Gallimard
Dominique Zehrfuss : PM
Sempé : À propos de Catherine Certitude

Patrick Modiano : Le Temps

Alan Morris : Patrick Modiano et le fait divers
Michael Sheringham : Le Londres de Modiano : Du plus loin de l’oubli
Didier Blonde : L’abonné absent
Patrick Modiano : Liste de noms propres
Tiphaine Samoyault : Le nom propre
Fabrice Gabriel : Marcel Modiano
Régine Robin : Le Paris toujours déjà perdu de Patrick Modiano
Luc Mary-Rabine : Les lieux de Modiano
Alexandre Gefen : D’un syndrome confuso-onirique

Jacques Lecarme : Variations de Modiano
Claude Burgelin : « Je me suis dit que j’allais me réveiller ». Lecture d’Accident nocturne
Dominique Rabaté : Identification d’un homme
Stéphane Chaudier : Le cirque Modiano
Bruno Blanckeman: Spectrographie
Anne-Yvonne Julien : Une jeunesse « état de grâce » dans L’Horizon ?
Sylvie Servoise : L’Horizon, l’avenir (enfin) retrouvé
Éric Chauvier : Dora Bruder, une quête de l’essentiel

Maryline Heck : Avant-propos (à propos de Dora Bruder)
Patrick Modiano: Avec Klarsfeld, contre l’oubli
Patrick Modiano/Serge Klarsfeld : Correspondance

Documents et photographies
Mireille Hilsum : Serge Klarsfeld/Patrick Modiano : enjeux d’une occultation


Marie Darrieussecq :  Du plus loin de l’oubli 
Pierre Pachet : La prise
Hélène Frappat : Passer l’hiver
Pascal Ory : Chemin des bibliothèques obscures
J.-M. G. Le Clézio: Portrait de Patrick Modiano (encre de Chine)

Lettres
Paul Morand, 1969
Georges Henein, 1972
Georges Pompidou, 1972
Romain Gary, 1978
Gerhard Heller, 1979
Jean Cayrol, 1981
Raymond Aron, 1982
Peter Handke, 1990, 1996
Nathalie Sarraute, 1997

Patrick Modiano : Autour de Julien Gracq

Patrick Modiano : Disparition de l’écrivain Tristan Egolf
Patrick Modiano : Préface de l’ouvrage Le Nain et autres nouvelles de Marcel Aymé
Patrick Modiano : Préface de Paris Photographie. Cent histoires extraordinaires de 1839 à nos jours de Virginie Chardin
Patrick Modiano : Préface d’Automne à Berlin de Joseph Roth
Mireille Hilsum : Modiano préfacier

Antoine de Gaudemar et Patrick Modiano : « Ce que je dois au cinéma » (entretien)
Patrick Modiano : Le baron de Clappique
Aurélie Feste-Guidon : Lacombe Lucien


Lettres
Alain Cavalier
Volker Schlöndorff
Joseph Losey
Louis Malle


Patrick Modiano : Notes sur Loulou de Pabst
Patrick Modiano : La caméra légère
Patrick Modiano : Fin d’un scénario

Patrick Modiano : Repères biographiques

Biographie des contributeurs


Avant-propos
"Patrick Modiano est entré tout jeune homme en littérature : étudiant « fantôme » à la Sorbonne, il se consacre entièrement à l’écriture et s’introduit dans la cour des grands dès la publication fracassante, en avril 1968, de son premier roman, La Place de l’étoile. Au moment même où la jeunesse parisienne échafaude des barricades et rêve aux lendemains qui chantent, le jeune écrivain exhume les cadavres de la Seconde Guerre mondiale et règle ses comptes avec l’antisémitisme national en faisant tomber, l’un des premiers, le mythe d’une France unanimement résistante. Écrivain anachronique ? L’étiquette longtemps lui collera à la peau.
Modiano n’a alors que vingt-trois ans, mais déjà sa mémoire semble précéder sa naissance. Si ses livres se sont singulièrement adoucis depuis ce premier brûlot, il n’a cessé de rencontrer une importante reconnaissance publique et critique, à tel point qu’il est aujourd’hui en passe de devenir un « classique » – ce dont témoignent d’ailleurs les multiples prix et distinctions qui ont récompensé son oeuvre, dont le Goncourt en 1978 (pour Rue des Boutiques obscures). Modiano est sans doute l’un des rares écrivains actuels à s’attirer les faveurs de l’Université et d’une critique remarquablement unanime, mais aussi d’un public important, lectorat fidèle qui le suit de livre en livre.
Ce Cahier revient ainsi sur plus de quarante années d’écriture et quelque vingt-cinq romans et récits ; il offre un parcours à travers une oeuvre souvent réputée monocorde – à tort, car il y a loin de La Place de l’étoile à L’Horizon (2010), loin de la « trilogie de l’Occupation » que composent ses trois premiers romans (La Place de l’étoile, La Ronde de nuit et Les Boulevards de ceinture) à Dora Bruder (1997). Certes, de livre en livre, l’écrivain creuse inlassablement un sillon familier : hanté par les périodes sombres de l’histoire française et par les faits divers les plus tragiques, il met en scène des personnages à l’identité trouble, quasi spectrale, souvent confusément mêlés à quelque crime ; avec le mélange de précision et de flou si propre à son style, il arpente Paris comme une énigme, suit la trace de disparus et nous fait partager son insatiable passion des noms propres. Au fil du temps, les personnages de l’oeuvre ont ainsi acquis comme un air de famille, et l’on retrouvera dans ce Cahier le personnel de la biographie modianesque – parents négligents, jeunes gens livrés à eux-mêmes, enfance brisée par le deuil – comme les épisodes et les lieux-clefs du roman familial – les fugues adolescentes, l’appartement du quai Conti, le panier à salade...
Mais les variations de la fameuse « petite musique » sont nombreuses, et ses harmoniques certainement plus contrastées qu’on ne le croit souvent. On pourrait évoquer la manière dont certains éléments autobiographiques se donnent à lire de façon moins détournée dans l’oeuvre récente (Un pedigree, 2005), ou la présence de plus en plus insistante d’héroïnes féminines dans les derniers romans (Des inconnues, La Petite Bijou, Dans le café de la jeunesse perdue). Les articles et les documents rassemblés ici donneront accès à des aspects de l’oeuvre moins explorés, comme la représentation de l’avenir ou l’humour discret des narrateurs modianesques. Grâce aux nombreux fac-similés et aux témoignages recueillis, le lecteur pénétrera dans l’atelier d’un écrivain réputé secret et pourra mesurer, en lisant les premières critiques de ses romans, de l’extrême-droitier Rivarol aux Lettres françaises, dirigées à l’époque par Aragon, le choc politique et esthétique que constitua son entrée sur la scène littéraire. De la satire mordante des premiers livres à la mélancolie en mode mineur qui marque tous les textes du romancier depuis Villa Triste (1975), ce sont les tournants, les contrastes autant que les constantes de l’oeuvre modianesque que nous avons voulu mettre en évidence dans ce volume.
À ce titre, deux sections du Cahier pourront tout particulièrement retenir l’attention des amateurs de Modiano. Le dossier constitué autour de la genèse de Dora Bruder, tout d’abord, qui revient sur l’un des textes les plus marquants de l’oeuvre et met en lumière les conditions de l’enquête menée conjointement par Serge Klarsfeld et Patrick Modiano sur les traces de la jeune fille déportée. La correspondance entre les deux hommes montre un écrivain bouleversé par les photographies, témoignages et documents transmis au fur et à mesure par Klarsfeld. Le lecteur pourra les découvrir ici à son tour, en même temps qu’une analyse critique de la collaboration entre l’avocat et l’écrivain. Par ailleurs, la dernière section du Cahier laisse toute sa place au cinéma, dont le rôle dans l’univers de Modiano demeure mal connu. Fils d’une actrice, il ne perdait pas une occasion, adolescent, de se réfugier dans les salles obscures, rédigeant des comptes rendus des films qu’il voyait – on en trouvera un exemple dans ce volume (notes sur Loulou de Pabst). Bien plus tard, il contribue de façon décisive au succès polémique de Lacombe Lucien de Louis Malle (1974), et participe au scénario de Bon Voyage de Jean-Paul Rappeneau (2003). Les extraits de sa correspondance que nous publions ici témoignent des amitiés nouées dans le milieu du septième art et des différents projets cinématographiques que Modiano a pu concevoir. Celui- ci revient, dans un grand entretien avec Antoine de Gaudemar, sur les intersections entre son oeuvre littéraire et le cinéma, qu’il décrit comme un « laboratoire romanesque ».
Au-delà de son intérêt scientifique, c’est aussi au plaisir de la lecture que convie ce Cahier. On pourra entendre ici, pour la première fois, la voix de l’écrivain encore adolescent, dans un texte de jeunesse racontant son malaise de collégien enfermé dans un pensionnat (« La vie collective est étouffante »). On retrouvera aussi celle, familière, de l’auteur confirmé dans des textes inédits ou peu connus, comme la nouvelle « Le temps » ou un extrait de scénario de 1975. On pourra enfin prendre connaissance d’une importante correspondance qui atteste des liens que cet écrivain souvent décrit comme solitaire a su tisser au fil des ans dans le milieu intellectuel et artistique ; à lire les lettres affectueuses des époux Queneau, l’hommage de Raymond Aron et les témoignages d’écrivains contemporains comme Marie Darrieussecq, Pierre Pachet ou Hélène Frappat, on prend ici la mesure de l’extraordinaire résonance de cette oeuvre dans son époque."

lundi 9 janvier 2012

Good Dogs : Un pedigree read by Henri Astier


Patrick Modiano's latest book is his most unsettling so far. 

Not that the plot come as a surprise. Most of the novels Modiano has written over four prolific decades have been first-person narratives about dreamy young men left to their own devices, and wandering around Paris amid criminal types while trying to piece together the murky past of absentee parents. Un pedigree follows this familiar pattern. Names and sentences have been lifted almost verbatim from previous books. Crucially, Un pedigree is told in the haunted, pared-down style, blending geographical precision with emotional ambiguity, that has enabled Modiano to go over the same ground without ever sounding stale.

If neither the substance nor the style represents a novel departure, what makes this book so unsettling? Its openly autobiographical character. Un pedigree purports to be an account of the first twenty-one years of Patrick Modiano. It is hard to overstate the shocking novelty of such a confession. Of course, it was always clear that his books were to some extent autobiographical. The fact that central characters tended to be French writers born in 1945 was a bit of a giveaway. But readers never knew or cared how much his stories were based on fact. The distance between the author and the narrator, the essence of fiction, was always maintained. The "I" was a just another character, resembling the author, perhaps, but also shielding him.

Modiano is in fact the most secretive of French literary stars - usually a garrulous lot. He never writes in newspapers, and in his rare interviews has been uncomfortable talking about himself, or anything else. His bottled-up persona has contributed to the mystique of his books, which have always asked more questions than they answer.

Un pedigree tugs at the veil of ignorance that had been his trademark. It is about Patrick Modiano and other real people. Some of them are famous, as his mother, a minor actress, was well-connected in the entertainment world of the 1950s and 1960s and had an affair with the writer Jean Cau. The most startling aspect of this book is how little new material it contains: readers are forced to look at his whole work in an entirely new light. You feel like a visitor in a gallery who suddenly realises that what he thought were abstract paintings are in fact judiciously placed windows, and that the strange and wonderful shapes he had been admiring are real objects.

Patrick's father in Un pedigree is the same man who appears in Modiano's novels as the narrator's father. A petty criminal before the war, he failed to register with the Vichy authorities as a Jew, and eked out a clandestine living on the black market in occupied Paris. He was picked up in a police raid in 1943 but avoided deportation, in an episode that neither Modiano nor any of his wartime-obsessed narrators has managed fully to elucidate. His parents were "lost butterflies" thrown together during a storm. 

Patrick and his younger brother were the fruit of a haphazard relationship that deteriorated quickly after the war. The boys were treated like unwanted pets - "I am a dog who pretends to have a pedigree", Modiano writes - and parked with friends and boarding schools, in episodes told in detail in Remise de peine (1988) and De si braves garçons (1982).

At age 17 he was packed off to a pensionnat in Paris's Latin Quarter, "while my parents lived a few hundred yards away". He eventually ran away and spent the mid-1960s leading a life of Bohemian penury that would provide the material for many books. Un pedigree ends in 1966, when Patrick breaks with his father for good and starts writing his first novel.

Modiano's laconic style is put to striking effect, as it pulls the reader in two opposite directions. On the one hand, the intensely personal nature of the subject matter - particularly his unfulfilled yearning for parental love - makes his prose even more poignant. The sentence "She was a pretty girl with a dry heart" has different ring when applied, as in Un pedigree, to the writer's mother rather than to a fictional character. But on the other hand, the fact that this book reads so much like a Modiano novel gives it an unreal feel.

The shady associates of his father blend in with the high rollers that people Modiano's fiction - especially as the foreign-sounding names are the same. "This was more or less the world my father knew. Demi-monde? Gilded underworld? Before she vanishes into the cold night of oblivion, I will mention another Russian who was his friend at the time: Galina "Gay" Orloff." This passage in Un pedigree is one of many bursting with references to Modiano's novels. Rue des boutiques obscures (1978) has a character called "Gay Orlow". And the narrator of Fleurs de ruine (1991) describes his father's set, and his own relationship with it, in the same terms: "Marquesses and confidence men. Accidental aristocrats. Tribunal fodder (...) I lift them one last time from nothingness before they return there forever."

And as in his other books, Modiano likes to leave things unexplained. What caused his brother's premature death - of which he only says it affected him more than any other event recorded in Un pedigree? He might also have expanded on his friendship with Raymond Queneau: how does a 20-year-old unknown get to see France's greatest living novelist every weekend? Perhaps Modiano - who is about the same age now as Queneau was in the mid-1960s - does not want people to know. Did Queneau's books influence him? (There are strong similarities between Modiano's novels and such understated masterpieces as Un rude hiver and Odile.) But of this, the stuff of straightforward memoirs, we are told nothing. Modiano simply writes that Queneau liked to walk in Paris and loved dogs.

This autobiography masquerading as a novel exudes the same magic as Modiano's novels masquerading as autobiographies. Some of those windows look like paintings after all. As they close this weirdest and most wonderful of books, readers, as always with Modiano, are not quite sure.


Article paru précédemment dans le "Times Literary Supplement" (22 juillet 2005).


dimanche 8 janvier 2012

L’Horizon, de Patrick Modiano, lu par Norbert Czarny

  "Il était fatigué d’avoir marché si longtemps. Mais il éprouvait pour une fois un sentiment de sérénité, avec la certitude d’être revenu à l’endroit exact d’où il était parti un jour, à la même place, à la même heure et à la même saison, comme deux aiguilles se rejoignent sur le cadran quand il est minuit." 


Ces quelques lignes qu’on lira dans les dernières pages de L’Horizon donnent une idée de ce qui fait la nouveauté du roman de Modiano : le bonheur semble possible.

Oui, le bonheur est une idée presque neuve chez l’auteur de La Petite Bijou ou de Un pedigree. Presque puisque les héros de Une jeunesse, s’affranchissant des liens qui les entravaient, des fréquentations douteuses et des petits trafics auxquels ils étaient contraints pour survivre vivaient enfin en paix en atteignant l’âge adulte. Jean Bosmans et Margaret Le Coz attendront longtemps avant de se retrouver pour vivre enfin l’amour qui les unit. Quarante ans s’écoulent entre le moment de leur première rencontre, dans Paris, et leurs retrouvailles à Berlin. Le titre du roman prend alors tout son sens, l’horizon se dégage, tout devient imaginable.

Curieux roman que 
L’Horizon. D’abord parce qu’il parle d’un bonheur tardif, un peu comme le fait dans ses romans Christian Gailly, auteur de la même génération que Modiano. Curieux aussi parce que plus que jamais, le romancier brouille les repères temporels. Certes, on reconnaît les années soixante et nos années deux mille. Une machine à écrire, un clavier d’ordinateur ou une connexion internet révèlent que le temps passe et qu’on cherche des traces ailleurs que dans un annuaire, l’atmosphère d’un bureau est rendue à travers la description des employés qui remplissent les menues tâches chez Richelieu Intérim, une société installée sur les grands boulevards, quartier voué aux services, avant que La Défense ou les banlieues ouest de Paris ne jouent ce rôle. Les cafés, les intérieurs bourgeois et les chambres de bonne, les numéros de téléphone formés à partir de trois lettres, tout rappelle la ville qu’on lit chez Modiano.

Et pourtant, une sorte de brume entoure tout cela et on n’est jamais sûr d’être dans le présent ou ce passé. Peut-être baigne-t-on dans ce « présent éternel » évoqué au début du roman, fait de courtes séquences en suspens que Jean essaie de se rappeler en notant dans ses carnets, des détails sur les gens, des numéros d’immeubles ou noms de rues, des noms ou prénoms qui sont "comme des aimants". Les mots sont également comme des points de repère : une "donneuse", la "sous-traitance", "couper les ponts", "ne pas faire de vagues", Jean entend ces mots et expressions figées comme un enfant le fait quand il ne comprend pas ; ils ont une aura, ils disent la magie du monde ou son mystère.

Le flou persiste, cependant. Ne serait-ce que parce qu’à l’instar de la plupart des héros modianesques, Jean et Margaret n’ont pas d’ancrage : pas de parents pour veiller sur eux ou chez qui se rendre, pas de passé identifiable même si on sait que Margaret, au patronyme très breton, est née à Berlin, pas d’origine ou d’identité affirmée. Jean éprouve "l’impression désagréable de marcher souvent sur du sable mouvant." Chacun à son tour évoque les trains de nuit : "de sorte que cette période de nos vies est discontinue, chaotique, hachée d’une quantité de séquences très courtes sans le moindre lien entre elles". Quant à Margaret, elle avance par bonds, par ruptures. A chaque fois, elle arrive dans une nouvelle gare, personne ne l’attend et une sensation d’allégresse la prend : l’horizon semble se dégager. Mais c’est une illusion.

Ce que les héros pensent, on l’apprend par le discours indirect, le monologue intérieur. Beaucoup de leurs phrases commencent par un « oui », ou par un « non », comme s’ils étaient pris au milieu d’un raisonnement. Reste l’essentiel, ce qu’ils ressentent. Ils ont peur, ils craignent l’asphyxie. L’écriture serrée de Jean, dans les carnets qu’il tient et donne à dactylographier traduit cette angoisse permanente, ce sentiment d’être sur le « qui-vive ». Sentiment lié à la crainte de croiser ou de revoir des êtres dont on sait peu de choses sinon qu’ils ont quelque chose de maléfique. Margaret évite de rencontrer un certain Boyaval, "silhouette noire lui cachant l’horizon". Jean, lui, ne veut plus voir sa mère une femme aux cheveux rouges qu’accompagne "le faux torero" ou "le défroqué". A chacune de leurs rencontres, elle lui réclame un billet qu’elle lui arrache des mains. Ce spectre qui revient dans ses cauchemars ou ses sombres rêveries ressemble furieusement à cette mère évoquée dans
Un pedigree, mère hélas réelle, qui lui prenait le moindre sou quand il en gagnait, ou mettait au Mont-de-piété le stylo plume en or qu’il avait remporté grâce à un prix littéraire. Les mêmes figures angoissantes reviennent et hantent les pages de Modiano. C’est ici cette harpie qui crochète Jean, c’est ailleurs un homme qui attend sous un lampadaire, c’était, dans les premiers romans, ces crapules qui harcelaient le père ou angoissaient le fils.

Jean comme Margaret a besoin de se tenir à l’écart. Le pensionnat et la caserne lui ont donné une idée précise de ce qu’est la vie en collectivité. Tous deux étouffent avant de se rencontrer sur les marches d’un escalier. Ils sont pris dans ces masses silencieuses qui remplissent les wagons et couloirs de métro, qui peuplent les boulevards ; ils souffrent de vertige, cherchent une issue, un horizon. La ville est à la fois le lieu des dangers et celui de la fuite. On se réfugie dans les "plis secrets des quartiers", Auteuil est un "quartier lointain", la rue de La Tombe Issoire une "périphérie". On se promène Avenue Trudaine, "enclave" ou "clairière" et l’avenue de l’Observatoire où résident les Ferne, famille bourgeoise qui emploie Margaret, est un lieu "paisible et rassurant."

Autour de Jean et Margaret, les présences sont menaçantes, ou simplement pesantes. Celle de Mérovée et des garçons du bureau par exemple, la « Joyeuse bande » comme elle se nomme, presque par antiphrase. Mais ce trio pénible n’est pas la seule menace. Margaret travaille à Lausanne pour un certain Bagherian alias « Coup bref », pas un «enfant de chœur », entouré de « gouvernantes » qui s’occupent autant de lui que de ses enfants. Sous des dehors amicaux, il exploite la jeune femme, abuse d’elle. Et le couple formé par le docteur Poutrel et Yvonne Gaucher n’est pas plus rassurant. Poutrel a animé, rue Bleue, un groupe aux pratiques plus que douteuses, entre ésotérisme et jeux pour adultes. Margaret garde leur « Petit Peter », enfant étrange qui n’est pas sans parenté avec la
 Petite Bijou du roman éponyme. Rien n’est bien stable, sinon le sentiment qui court à travers le roman, cet amour qui unit Jean à Margaret.

De cet amour, on ne sait quasiment rien, sinon que pour le héros masculin, une première rencontre est comme une "blessure légère". L’arcade sourcilière de Margaret touchée lors de la bousculade dans l’escalier est sans doute le sens propre de cette comparaison. Elle les unit et ils marchent ensemble, laissent passer les métros, se cherchent dans la foule, se perdent un temps avant que les rues à angles droits de Berlin ne les ramènent l’un à l’autre. Si Paris est la ville des fuites, des fugues, la capitale allemande est celle des retrouvailles, du lilas qui a pu fleurir parmi les ruines, de l’espace enfin dégagé des fantômes encombrants et effrayants.

Et de même qu’il existe des plis secrets dans les quartiers ou que Lausanne peut prendre des allures de Côte d’Azur, les saisons offrent des espaces qui allègent l’existence, permettent de "franchir les frontières invisibles du temps" : "Sans doute le printemps de l’hiver, comme il appelait les beaux jours de janvier et de février. Ou l’été du printemps, quand il faisait déjà très chaud en avril. Ou tout simplement l’été indien, en automne – toutes ces saisons qui se mêlent les unes aux autres et vous donnent l’impression que le temps s’est arrêté." C’est le moment que guette Jean, ce moment qui le ramènera à celle qu’il n’a jamais cessé d’aimer. La poésie l’a emporté.

Norbert Czarny
(article initialement paru dans "La Quinzaine Littéraire")

samedi 7 janvier 2012

Patrick Modiano à la recherche du cinéma de son enfance



Pour l'émission télévisée Cinéma Cinémas, en 1990, Patrick Modiano était parti sur les traces du Pax, un des cinémas de son enfance, rue de Sèvres, transformé en supermarché. 


La séquence est filmée par Pascal Aubier, le réalisateur du Fils de Gascogne. En arrière-plan, la bande-son du film Rio Bravo (Howard Hawks, 1959).

Rendez-vous de juillet, un film de Jacques Becker vu par Patrick Modiano




L'affiche du film
Rendez-vous de juillet est un film de Jacques Becker (1949), interprété notamment par Nicole Courcel et Daniel Gélin, qui revient à plusieurs reprises dans l'oeuvre de Patrick Modiano.

Luisa Colpeyn, la mère de Modiano, y joue un petit rôle, celui de Mme Courcel. C'est le premier film dans lequel elle tourne en France.

Patrick Modiano le signale dans Un pedigree : "En 1949, elle apparaît brièvement dans le film Rendez-vous de juillet."


Dans Quartier Perdu, une équipe tourne un film sous le même nom dans les années 1980, rue de Courcelles, sans rien savoir du film de Jacques Becker.



Juillet est aussi le mois de naissance de Patrick Modiano

Le Cercle vicieux, un film de Max Pecas vu par Patrick Modiano

Une des affiches du film Le Cercle vicieux

Le Cercle vicieux est le premier film de Max Pécas. Réalisé en 1959 d’après le roman La Mort dans l’âme, de Frédéric Valmain, il est sorti à Paris en avril 1960.

Louisa Colpeyn, la mère de Patrick Modiano, y joue l’un des rôles principaux, celui de Frieda Wromberg.

Patrick Modiano fait plusieurs allusions à ce film dans ses livres.

Dans Villa Triste, Le Cercle vicieux est le neuvième des films cités dans le programme du cinéma le Régent datant "de cet été-là", "au tout début des années soixante", programme que retrouve le narrateur presque quinze ans plus tard. "Je reverrais volontiers quelques images de ces vieux films", ajoute-t-il.

Dans Un pedigree, Modiano évoque "Robert Car, un couturier avec qui ma mère s’est liée sur le tournage du film Le Cercle vicieux, de Max Pecas, où elle jouait le rôle d’une riche et inquiétante étrangère, maîtresse d’un jeune peintre."

Synopsis du film
"Un jeune peintre figuratif, mais inconsistant, Sacha (Claude Titre), se laisse successivement enlever, presque violer et enfin épouser par une très riche, et un peu mûre, comtesse allemande, Frieda Wromberg (Luisa Colpeyn). Dès le retour du voyage de noces, il entend bien cependant continuer à s'intéresser à toutes les femmes. La sienne voyant cela s'énerve, puis l'énerve, lui, en lui faisant d'amers reproches, et il exprime la chose sans ménagements. Comme cela ne calme pas l'épouse allemande, l'époux français décide de filer avec la jeune Italienne qui partageait son existence avant l'irruption de la comtesse. Dès les premiers kilomètres, une distraction provoque un terrible accident de voiture, et la jeune fille meurt carbonisée.
Désemparé, le pauvre garçon rentre au bercail, et comme sa femme l'accueille assez mal - elle a entre temps trouvé la lettre dans laquelle il annonçait son départ - qu'elle n'énerve une fois de plus, il l'étrangle par inadvertance, pour la faire taire, puis l'enterre pas encore froide dans le jardin : tout un enchaînement de circonstances vient de lui donner l'idée et lui permet de faire croire que sa femme se trouvait avec lui dans la voiture (la jeune fille n'avait ni parents ni amis). Décontracté, l'intéressant garçon s'apprête à toucher l'héritage lorsque lui arrive une très jolie belle-fille dont il ignorait l'existence. A elle non plus il ne pourra résister.
Mais sur ces entrefaits, le détective chargé naguère par la défunte comtesse de surveiller son jeune mari se manifeste : il a compris la substitution et veut se faire payer son silence. La seule solution possible est donc de le tuer, ce qui se fait rapidement, et tout finirait très bien une fois de plus si la belle-fille, tout éprise qu'elle soit du beau-père, ne concevait quelque soupçon et ne téléphonait à la police."
(© Les fiches du cinéma 2001)

Pour en savoir plus sur le réalisateur Max Pécas, spécialiste des « séries B » s’étant essayé successivement aux polars, à l’érotisme et aux comédies bon enfant (1925-2003) :

Les films de Louisa Colpeyn (ou Colpijn)

Louisa Colpeyn dans Erotissimo
Louisa Colpeyn est la mère de Patrick Modiano. Actrice pour le théâtre, le cinéma et la télévision, elle a en particulier joué dans les films et téléfilms suivants.

Janssens tegen Peeters (1939), de Jan Vanderheyden
Titre français : Janssens contre Peeters
Sous le nom de Louisa Colpijn.
Rôle : Wieske Peeters.

Engel van een man, Een (1939), de Jan Vanderheyden
Titre français : Cet homme est un angeSous le nom de Louisa Colpijn
Rôle: Stella

Wit is troef (1940), de Jan Vanderheyden
Titre français : Blanc est favori
Sous le nom de Louisa Colpijn.
Rôle: Netty

Janssens en Peeters dikke vrienden (1940), de Jan Vanderheyden
Titre français : Janssens et Peeters réconciliés
Sous le nom de Louisa Colpijn.
Rôle: Wieske Janssens

Veel geluk, Monika (1941), de Jan Vanderheyden
Titre français : Bonne chance, Monique
Sous le nom de Louisa Colpijn.
Rôle: Monika

Rendez-vous de juillet (1949), de Jacques Becker
Rôle : Mme Courcel

Les Hommes ne pensent qu'à ça (1954), d’Yves Robert

Marguerite de la nuit (1955), de Claude Autant-Lara
Rôle: La comtesse russe

Coup dur chez les mous (1955), de Jean Loubignac
Rôle : La comtesse Olga Ivaroff

Les Collégiennes (1956), d’André Hunebelle
Luisa Colpeyn interprète un petit rôle (photo), de même que Catherine Dorléac/Deneuve et sa sœur Sylvie Dorléac

Le Cercle vicieux (1960), de Max Pécas
Rôle : Frieda Wromberg

La Mort de Belle (1961), d’Edouard Molinaro
Rôle : La mère de Belle

Bande à part (1964), de Jean-Luc Godard, avec Anna Karina.
Rôle : Madame Victoria

Au théâtre ce soir : Virginie (télévision, août 1966), pièce de Michel André
Rôle : Betty Mérignac

Au théâtre ce soir : Caviar ou lentilles (télévision, février 1967), pièce de Giulio Scarnicci et Renzo Tarabusi, adaptée par Jean Rougeul
Rôle : Ilona

Les Sept de l'escalier quinze B (télévision, 1967), de Georges Régnier
Rôle : Mme Nikolovsky

Salle n° 8 (télévision, 1967), de Jean Dewever et Robert Guez

La Vie commence à minuit (télévision, 1967), d’Yvan Jouannet

Erotissimo (1968), de Gérard Pirès
Rôle : La mère d'Annie

Mazel Tov ou le mariage (1969), de Claude Berri
Rôle : Mme Schmoll, la mère de la mariée et de sa sœur, interprétée par Régine.

Le Service des affaires classées : Une chance sur un million (télévision, 1970), de Georges Franju
Rôle : Madame Certain-Martin

Les Saintes chéries. Saison 3, épisode 3 : Eve cherche du travail (télévision, 1970), de Jean Becker

Madame êtes-vous libre? (télévision, 1971), de Claude Heymann

La Demoiselle d'Avignon (télévision, 1972), de Michel Wyn
Rôle : La marquise

Une scène de Sex-shop, avec Jean-Pierre Marielle

Sex-shop (1972), de Claude Berri
Rôle : La belle-mère

L’Alphomega (télévision, 1973), de Lazate Iglesis

Au théâtre ce soir : Le Complexe de Philémon (télévision, octobre 1973), pièce de Jean Bernard-Luc
Rôle : Olga Tatanieff

Au théâtre ce soir : Nick Carter détective (télévision, août 1974), pièce de Jean Marcillac
Rôle : Iris

Au théâtre ce soir : Le Nu au tambour (télévision, août 1975), pièce de Noël Coward adaptée par Albert Husson
Rôle : Anya

Comme du bon pain (télévision, 1976), de Philippe Joulia
Rôle : Hélène Tricot

Anne, jour après jour (télévision, 1976), de Bernard Toublanc-Michel, d’après Dominique Saint-Alban

Comme un boomerang (1976), de José Giovanni
Rôle : Madame Feldman

Emmenez-moi au Ritz (télévision, 1977), de Pierre Grimblat
Rôle : La secrétaire

Au théâtre ce soir: L'Archipel Lenoir (télévision, octobre 1977), pièce d’Armand Salacrou
Rôle : La princesse

La Belle emmerdeuse (1978), de Roger Coggio
Autre titre : On peut le dire sans se fâcher
Rôle : Melle Desmarais

Un ours pas comme les autres (télévision, 1978), de Nina Companéez
Rôle : La mère d'Anne

Madame le juge, épisode Un innocent (télévision, 1978), de Nadine Trintignant
Scénario et dialogue: Patrick Modiano 
Rôle : Yvette Werner.

Au théâtre ce soir: Hold Up (télévision, mars 1980), pièce de Jean Stuart et Michel Voccoret, réalisation Pierre Sabbagh
Rôle : Simone

La Mort en sautoir (télévision, 1980), de Pierre Goutas, avec Danielle Darrieux
Rôle : Valérie

Au théâtre ce soir : Ninotchka (télévision, mars 1982), pièce de Melchior Lengyel adaptée par Marc-Gilbert Sauvajon
Rôle : la princesse Stéphanie

Merci Sylvestre : L’Homme de ménage (télévision, janvier 1983), de Serge Korber, sur un scénario de Jean-Jacques Tarbès et Christian Watton
Rôle : Ludmilla

Merci Sylvestre : Merveilleuse Daphné (télévision, janvier 1983), de Serge Korber, sur un scénario de Jean-Jacques Tarbès et Christian Watton
Rôle : Ludmilla
Marguerite de la nuit (1955)

Les Collégiennes (1956)

Générique de Bande à part (1964)
Comme un boomerang (1976)