mercredi 26 septembre 2012

Adolfo Kaminsky, un vrai faussaire chez Modiano

Alfredo Kaminsky, photographe 
Adolfo Kaminsky, l'une des figures de L'Herbe des nuits (Gallimard, octobre 2012), est, une fois de plus, un personnage réel. 
A la fin de son roman, Patrick Modiano le présente comme un photographe habitant en face de l'ancienne prison de la Petite-Roquette, à Paris. C'est là que le narrateur raconte lui avoir souvent rendu visite, vers vingt ans (donc vers 1965).

Photographe, Adolfo Kaminsky l'a effectivement été. C'est grâce à ce métier qu'il a gagné sa vie. Mais, comme souvent, Modiano est loin de dire tout ce qu'il sait sur son personnage. Adolfo Kaminsky est en effet surtout connu comme faussaire. 

Ce fils d’une famille juive immigrée d’Argentine fut pendant trente ans l’un des plus grands fabricants parisiens de faux papiers. En 1944, âgé de dix-sept ans, il commença à confectionner des cartes d’identité, des passeports, des permis de conduire, etc., pour des juifs. Après la guerre, il poursuivit cette activité pour des membres du Front de libération nationale (FLN), des résistants grecs, chiliens ou brésiliens, des déserteurs américains, ou encore... Daniel Cohn-Bendit, en 1968.
En février 1961, il aida six femmes à s'évader de la prison de la Petite-Roquette. 

Sa fille Sarah lui a consacré une biographie, Adolfo Kaminsky, une vie de faussaire, parue aux éditions Calmann-Lévy en septembre 2009.
  

samedi 22 septembre 2012

Modiano parle de L'Herbe des nuits

A lire dans le Bulletin Gallimard qui présente les publications de l'éditeur, une intéressante interview de Patrick Modiano, à propos de son prochain roman L'Herbe des nuits (parution le 4 octobre).

-Dans le roman, le Paris des années soixante, époque de la décolonisation, apparaît presque aussi trouble que le Paris de l’Occupation…
-J’ai connu, adolescent, le Paris du tout début des années soixante où, dans certaines parties périphériques (Porte de Clignancourt, quartier de la Place d’Italie) et même dans certains établissements nocturnes — le Don Camillo, par exemple, proche de mon domicile —, on sentait l’atmosphère trouble de la guerre d’Algérie avec ses polices parallèles. Dans L’herbe des nuits, il y a certains échos de cette période-là, mais le Paris de ce roman est aussi un Paris intérieur et onirique.

-À plusieurs reprises, les lieux, les époques et les personnages s’entrecroisent dans l’esprit du narrateur. Est-ce à dire que nous vivons dans une forme de palimpseste?
-Peut-être est-ce surtout dans les villes que l’on a l’impression de vivre dans un immense palimpseste où rien ne disparaît jamais tout à fait, même si les rues ne sont plus tout à fait les même ou que certains quartiers ont disparu depuis trente ans. Mais il reste toujours les présences dans l’air.

-Le roman est traversé d’allusions à des livres trouvés par hasard, à des auteurs peu ou mal connus — Anthony Hope, Oser Warszawski, Tristan Corbière. Rappeler ainsi, même fugitivement, leur existence est-il une manière de dire que l’oubli n’existe pas?

-Je crois que c’est cela que je cherche à exprimer dans mes romans : traverser une couche d’oubli pour atteindre cette zone où le temps est transparent, un peu comme un avion qui traverse une couche de nuages pour atteindre le bleu du ciel.

-« Nous aurons été pour si peu de chose dans sa vie » : cette réplique est-elle un constat du vide de l’existence ou, au contraire, ce « si peu de chose » ne serait-il pas essentiel?

-Le « si peu de chose » est, en effet, essentiel dans une vie. C’est souvent par le détail le plus infime que l’on peut deviner ou même retrouver l’ensemble.

-Dans un film de Woody Allen, un personnage se demande si un souvenir est quelque chose que l’on a gardé ou quelque chose que l’on a perdu. Ici, les souvenirs du narrateur ne sont-ils pas les deux?

-Oui, les souvenirs du narrateur sont à la fois ce qu’il a gardé et ce qu’il a perdu. Je crois que c’est cette sensation que j’ai voulu exprimer : ce mélange d’oubli et de mémoire. Un peu comme le titre d’un recueil de poèmes de Paul Celan : Pavot et mémoire, le pavot étant la fleur associée au sommeil et à l’oubli.

(Interview copyright Gallimard)